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La Chanson de Roland
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Chant V.

Grands sont les bataillons où ces trompettes sonnent; le Sarrazin chevauche à la mode des braves.

L'émir Baligant est un très-grand personnage! Il fait porter devant soi son dragon, et l'estendart de Tervagant et Mahomet, et le portrait de l'idole Apollon; des luminiers chevauchent à l'entour, qui vont preschant à grand'voix ce sermon: "Qui par nos dieux veut avoir garantie, les prie et serve en grande humilité!" Et les payens de baisser le menton; leurs heaumes clairs dévotement s'inclinent. Et les François: "Voici la mort, gloutons! de vous soit aujourd'hui male confusion! Vous, nostre Dieu, protégez Charlemagne: adjugez-lui le gain de la bataille!

L'émir, homme de sapience, appelle à lui ses fils et les deux rois: "Seigneurs barons, vous marcherez en teste pour guider mes trente cohortes; mais j'en prétends garder trois des meilleures: l'une de Turcs, et l'autre d'Ormaleis, et la dernière des géans de Mauprix. Ceux d'Ociant, ils seront à ma suite pour attaquer Charles et ses François. Pour l'empereur, s'il se bat avec moi, son chef sera mis à part de son buste! il peut compter sans autre bénéfice."

Grandes sont les armées et les cohortes belles! Ni pic, ni mont, ni val ne les séparent; ni bois ni forest; pas la moindre cachette: parmi la plaine descouverte chaque parti voit l'autre en plein. Dit Baligant: "Cà, mes troupes vaillantes, chevauchez donc pour querir la bataille!" L'enseigne porte Amboires d'Oluferne; payens poussent leur cri, réclament Précieuse! et les François: "De vous soit aujourd'hui grand'perte!" Et haut et clair ils respondent Monjoie! Nostre empereur fait sonner ses hautbois et l'olifant qui les surmonte tous. Les payens vont disant: "La gent de Charle est belle! bataille aurons sans trève ni pitié!"

Grande est la plaine et large la contrée; les heaumes luisent incrustés d'or et de pierreries; aussi les escus, les cuirasses à franges, et les espieux surmontés des enseignes. Le hautbois sonne à voix perçante et claire; de l'olifant retentit la fanfare. Ici l'émir apostrophe son frère Canabeus, roi de Florédée, qui possédoit jusqu'à la Val Sevrée. Le Sarrazin lui montrant nos dix cohortes: "Voyez l'orgueil de la fameuse France! Que fièrement leur empereur chevauche! Il est au bout, parmi ces gens barbus. Voyez, sur leur cuirasse ils ont sorti leur barbe blanche à l'égal de la neige glacée. Ils frapperont de lances et d'espieux; bataille aurons et forte et redoutable! oncques mortel n'en vit telle assemblée!"

Parlant ainsi, Baligant prend la teste de son armée: il les précède d'un peu plus loin que d'un jet de baguette, et leur a dit preschant d'exemple: "Suivez, payens: je vous montre la route!" Et agite la hampe de son espieu, dont le fer de loin menace Charlemagne.

Sitost que Charlemagne aperçoit l'émir et le dragon qui lui sert d'enseigne et d'estendart, les forces des payens sont si considérables que la contrée en est toute couverte, hormis la place où se tient l'empereur. Il crie alors de sa voix redoutable: "Barons François, vous estes bons guerriers! souvienne-vous de toutes nos batailles! voici les Sarrazins, des félons, des couards! toute leur foi ne leur vaut un denier! S'ils sont beaucoup, seigneurs, qui s'en soucie! Qui veut bien faire, il s'en vienne avec moi." Des esperons puis broche son cheval, et Tencendor a bondi quatre sauts." C'est, disent les François, c'est un roi valeureux! Chevauchez, brave! nul de nous ne vous manque!"

Clair fut le jour et le soleil luisant. Belles armées et grandes compagnies! Les premiers bataillons sont en présence. Le preux Rabel et le preux Guinemant laschent la resne à leurs chevaux rapides, piquent des deux; les François les imitent: si vont férir de leurs tranchans espieux.

Le preux Rabel est chevalier hardi! Il broche son cheval des esperons d'or fin, et va choquer Torleu, le roi de Perse. Cuirasse, escu, rien ne soutient le heurt; l'espieu doré lui pénètre le corps, et le renverse mort dans les broussailles. "Dieu, s'escrient les François, nous soit en aide! Charles a droit: ne l'abandonnons pas!"

Guinemant jouste au prince de Lerie, lui met en pièces sa targe ciselée, lui desconfit après sa cuirasse; lui plante au corps la flamme de sa lance, et l'abat mort qui qu'en pleure ou qu'en rie.

Sur cet exploit s'élève le cri des François: "Frappez, barons; ne vous attardez mie! Charles a droit contre ces renégats! Dieu fait sur nous son jugement paroistre!"

Mauprimis sied sur un cheval tout blanc; conduit sa bande au plus fourré de l'armée Françoise, et donne l'exemple des grands coups: souvent il jette à bas deux guerriers l'un sur l'autre. Au front de l'ost, son père Baligant: "Mes preux barons, que j'ai long tems nourris, voyez mon fils, voyez, comme il est brave! il va querant Charles dans la meslée; combien de héros attaqués par ses armes! Je ne demande un plus vaillant soldat! Secourez-le de vos tranchans espieux." Sitost les Sarrazins se sont rués en avant, frappant d'estoc et de taille, et mettent le tumulte au comble; la bataille est effroyable à merveilles! ni devant, ni depuis, pareille ne fut vue!

Grandes armées, intrépides cohortes! tous les bataillons sont aux prises, et les payens merveilleusement frappent. Dieu! que de lances tronçonnées, d'escus faussés, de cottes desmaillées! Là vissiez-vous le sol jonché de guerriers au point que l'herbe ce matin encore tendre et verte, de sang humain estoit envermeillée! Le Baligant réclame sa mesnie: "Frappez, barons, frappez sur la race chrestienne!" La bataille est moult dure et obstinée! onc avant ni depuis la pareille ne fut: la seule mort y pourra mettre un terme.

L'émir s'adressant à son monde: "Frappez ferme, mes Sarrazins; pour autre n'estes-vous ici! Je vous donnerai femmes nobles et belles; je vous donnerai fiefs, domaines et terres!" - "C'est nostre devoir de bien faire!" respondent les payens. A coups pleniers de leurs espieux ils frappent; ils ont tiré plus de cent mille espées. Voici l'engagement douloureux et cruel: qui s'en mesla, il vit une bataille!

Nostre empereur réclame ses François: "Seigneurs barons, je vous aime, et partant crois en vostre valeur. Tant de combats que vous avez rendus pour moi! tant de pays conquis! tant de rois déposés! Je le sais bien que guerdon vous en dois; doncques je suis à vous, à vous mes biens, mes terres! Vengez vos fils, vos frères et vos hoirs en Roncevaux l'autre soir massacrés! Vous le savez si j'ai droit contre ces payens!" - "Sire, c'est vérité!" respondent les François. Lors vingt milliers autour de lui se serrent: à l'empereur ont engagé leur foi: ne lui faudront pour mort ni pour destresse. Il n'est celui dont la lance ne joue; leurs bons espieux frappent incessamment. Ah! la bataille est de merveilleuse angoisse!

Et Mauprime parmi le camp chevauche, faisant de François un affreux dommage! le vieux duc Naymes fièrement le regarde, le va férir en homme redoutable; de son escu lui démolit le bord, lui desgarnit les pans de son haubert, lui cache dans le corps sa banderolle entière, si bien que l'abat mort parmi sept cents des autres.

Le roi Canabeus, le frère de l'émir, des esperons broche bien son cheval, et tirant son espée à la poignée de pierreries, en frappe le duc Nayme sur la creste du heaume, dont il lui fracasse un costé; de sa lame d'acier il lui rompt cinq attaches; le couvre-chef du vieux duc ne lui vaut un denier: l'acier lui fend la coiffe, entre jusqu'à la chair, et jette à bas une bonne pièce du heaume. Grand fut le coup: Nayme en reste estourdi; il tomboit net, sans l'aide du bon Dieu; il embrassa la crinière de son cheval. Laisser au payen le loisir d'un seul coup, Nayme estoit mort, le très-noble guerrier! par bonheur voici Charles qui vient à son secours.

Le duc Nayme est en fière destresse: les coups du payen ne lui laissent point de relasche: "Maraut, s'escrie Charle, à votre male heure!" et le va férir d'une vigueur estrange, l'escu lui rompt et lui fracasse contre le coeur; de son haubert lui desrompt la ventaille, enfin il l'abat mort: la selle en reste vide.

Le roi Charlemagne sent moult grant deuil quand il voit devant soi le duc Nayme blessé de qui le sang tout clair coule sur l'herbe verte. L'empereur lui donne un conseil: "Beau sire Nayme, chevauchez avec moi; il est mort, le glouton qui vous tenoit en destresse: je lui ai mis au corps mon espée une fois!" - "Sire, je m'en rapporte à vous; si je vis quelque tems, il vous fera profit!" Puis se sont réunis par amour et par foi; ils rassemblent autour d'eux quelque vingt mille François, et n'est celui qui ne besogne dru!

L'émir parmi le camp chevauche; il va férir le comte Guinemant, contre le coeur lui escrase son escu, de son haubert lui desrompt les pans, lui partage les costes, bref, l'abat mort de son cheval rapide. Puis a tué Gebuin et Laurent, le vieux Richard, le sire des Normands. Les Sarrazins s'escrient: "Précieuse vaut trop! frappez, barons: nous avons bon garant!"

Qui donc eust vu les chevaliers Arabes, ceux d'Occiant et d'Argouille et de Bascle, de leurs espieux tous frappent fort et ferme. Les François n'en sont pas à quitter la partie. On meurt assez d'un et d'autre costé; jusques au soir moult forte est la bataille! des francs barons y a moult grand dommage, et le deuil sera grand avant le despartir!

Arabes et François, c'est à qui mieux fera: tout y rompt, lance, espieu fourbi. Qui lors eust vu ces escus maltraités, ces blancs haubert qui les ouïst frémir, et ces escus sur ces heaumes grincer; qui lors eust vu tomber ces chevaliers, gémir tant d'hommes expirans contre terre, de grand'douleur il eust la remembrance! Ceste bataille est moult forte à souffrir! L'émir réclame Apollon, et Tervagant, et Mahomet: "Mes seigneurs Dieux, je vous ai moult servis! toutes vos images, je les ferai de fin or!" A ce moment s'offre à ses yeux un sien favori, Gémaufin, lequel portoit de piteuses nouvelles: "Ah, sire! ah, Baligant, ce jour vous en va mal, car vous avez perdu Mauprimis vostre fils, et Canabeus vostre frère est pareillement tué! A deux François ceste fortune advint, dont l'un, je pense, est leur empereur Charles: de taille haute, il ressemble un marquis: blanche a la barbe ainsi que fleur d'avril."

Le casque de l'émir à ce discours s'incline, et son visage s'obscurcit; il a tel deuil qu'il en cuide mourir; doncques il dit à Jangleu d'outre-mer:

"Jangleu, ce dit l'émir, approchez-vous d'ici; vous estes brave et de rare prudence; vos bons conseils en tout tems je les ai pris. Que vous semble des François et des Arabes? gagnerons-nous la victoire du champ?" L'autre respond: "Sire, vous estes mort! non, tous vos dieux ne vous pourront défendre: Charles est intrépide et ses soldats vaillans; je ne vis onc race si valeureuse! Mais réclamez les barons d'Occiant, Enfrons et Turcs, Arabes et géans. Ce qu'en doit advenir, ne le retardez mie."

L'émir alors hors du harnois tire sa barbe blanche comme fleur d'aubépine: comment qu'il aille, il ne se veut celer; porte à sa bouche une trompette, et la sonne si clair que tous ses payens l'ouïrent; par tout le camp ses troupes se rallient: ceux d'Occiant y braient et hennissent; et ceux d'Argouille ainsi que chiens glatissent. Provoquant les François de témérité folle, tombent au plus fourré, les rompent, les séparent, et de ce coup en jettent mort sept mille!

Le comte Ogier couardise n'eut oncques; meilleur guerrier jamais n'endossa la cuirasse. Quand il vit des François rompre les bataillons, il rescria Thierry, le duc d'Argone, Geoffroy d'Anjou et le preux Josseran, et dit à Charlemagne en paroles moult fières: "Voyez donc ces payens, comme ils occisent vos hommes! Ne plaise à Dieu que la couronne demeure sur vostre teste, si vous ne vengez tout à l'heure vostre affront!" Il n'est celui qui d'un seul mot responde: tous ils piquent des deux, laissent leurs chevaux courre, et vont férir sur tout ce qu'ils rencontrent.

Le roi Charlemagne, le duc Naymes, Ogier le Danois, font merveilles; aussi fait Geoffroy d'Anjou qui l'enseigne tenoit. Ah! qu'il est donc moult preux, damp Ogier le Danois! Poind son cheval, le lance à toute bride, et choque le porte-dragon d'une vigueur qu'il abat percés à ses pieds et le dragon et l'estendart du roi. Baligant voit son gonfanon à bas, et de Mahom l'enseigne abandonnée; c'est alors que l'émir commence à soupçonner qu'il a le tort et Charlemagne droit. Les Sarrazins se sauvent plus de cent! Nostre empereur réclame sa famille:

"Pour Dieu, barons, dites, m'aiderez-vous?" - "Le faut-il demander? respondent les François. Félon, félon, qui ne frappe d'outrance!"

Le jour s'en va, se tourne au crépuscule; François et Sarrazins s'escriment de l'espée; ils n'ont pas mis en oubli leurs devises: le Baligant a crié Précieuse! Charles, Monjoie! l'enseigne renommée. L'un connut l'autre à la voix haute et claire; emmi le camp tous deux ils se rencontrent, s'abordent et commencent d'eschanger de terribles coups de leurs espieux sur leurs targes rayées, si bien qu'il n'en demeure tantost plus que l'ombilic; de leurs hauberts les pans sont en lambeaux, mais nul mal au corps ne se firent; soudain les sangles rompent, les selles tournent, les deux rois sont à bas, tresbuchés l'un sur l'autre! mais allégrement se sont remis en pieds, et pleins de rage ont tiré leurs espées. Le duel en ce point ne peut estre arresté: ne peut finir que par mort d'homme.

Il est moult preux, Charles de France douce! l'émir aussi ne le craint ni redoute. Ils ont dégainé leurs espées, dont ils eschangent des coups prodigieux sur leurs escus: tranchent les cuirs et les bois qui sont doubles; les clous jonchent le sol; l'ombilic vole en pièces; puis, tous deux à descouvert frappent sur leurs cuirasses; des heaumes clairs l'estincelle jaillit; oncques ne peut s'arrester ce duel, tant qu'un des deux ne confesse son tort.

"Charles, lui dit l'émir, rentre en ta conscience, et tu prendras dessein de te repentir envers moi. N'est-ce pas toi qui m'as tué mon fils? A moult grand tort tu me disputes ma terre; sois mon vassal, je te veux convertir: viens me servir au pays d'Orient?" Charles respond: "Ce seroit par trop de bassesse! Je ne dois ni paix ni amour à un payen; mais prends la loi que nous tenons de Dieu, nostre loi chrestienne, crois désormais, sers le roi tout-puissant et je t'aime à toujours." Dit Baligant: "Mauvais sermon commences!" Doncques se sont remis à croiser leurs espées.

L'émir, homme de grand'vigueur, atteint Charlemagne sur le heaume d'acier bruni, et l'a partagé sur sa teste. Le fer pénètre à travers les cheveux, prend de la chair au moins une grand'palme; en cet endroit on vit l'os tout à nu! Charles chancelle, à peu qu'il n'est tombé; mais Dieu ne veut qu'il soit mort ni vaincu: saint Gabriel est descendu vers lui, qui lui demande: "Oh! grand roi, que fais-tu?"

Quand Charles ouït la sainte voix de l'ange, il n'a de mort ni crainte ni soupçon; en lui renaist vigueur et remembrance: atteint l'émir avec l'espée de France, lui rompt le heaume où les joyaux flamboient, lui fend le crane, d'où s'espand la cervelle, et le visage après, jusqu'en la barbe blanche; bref, l'abat mort, sans remède possible. Alors il crie Monjoie! à la reconnoissance; sur ce mot le duc Nayme accourt, saisit la bride de Tencendor, et Charlemagne y remonte. L'ost des payens s'enfuit à la volonté de Dieu; à ceste heure les François ont-ils tout ce qu'ils désirent.

L'ost des payens s'enfuit donc à la volonté de Dieu, mais nos François les pourchassent, et l'empereur en teste. Ce dit le roi: "Seigneurs, vengez vos deuils, esclaircissez vostre ire et vos coeurs satisfaites, car ce matin j'ai vu pleurer vos yeux!" Les François respondent: "Oui, sire, il nous va bien ainsi." Puis chacun fiert aussi grands coups comme il peut; des gens d'illec il ne s'en sauva guères!

Grande chaleur, tourbillons de poussière, payens fuyans et François qui les pressent. Le pourchas dure jusques en Sarragosse.

Tout en haut de sa tour Bramidone est montée, ensemble avecque son clergé et les chanoines de sa loi fausse au bon Dieu desplaisante. (C'est un clergé sans ordres ni tonsures.) Quand elle vit confondus ses Arabes, elle s'escrie: "Au secours, Mahomet! ah, mon cher roi, nos troupes sont vaincues et l'émir honteusement occis!" Marsille oyant ces mots, vers sa paroi se tourne et pleure amèrement. L'ombre a couvert toute sa face: est mort de deuil; le péché qui la souille livre son ame aux grands diables d'enfer.

Les payens sont finis et leur ost confondue, et Charlemagne a gagné sa bataille. De Sarragosse est la porte abattue. L'empereur est bien seur qu'elle n'est défendue: prend la cité; tout son monde y pénètre: comme vainqueurs ceste nuit y couchèrent. Fier est le prince à la barbe chenue; par Bramidone les tours lui sont remises: dix grosses et cinquante moindres. On fait de bonne besogne avec l'aide du bon Dieu!...

Le jour tombe, il fait nuit serrée; la lune est claire et les astres flamboient. Nostre empereur a Sarragosse prise: mille François lui vont fouiller la ville, les synagogues et les mahomeries; armés de mails de fer et de bonnes coignées, ils rompent tous les faux dieux et leurs idoles; rien des sorciers n'y reste, ni des fourbes. Charles croit le vrai Dieu et veut servir son culte; ses évesques bénissent l'eau, et amenent les Sarrazins devant les fonts de baptesme. En est-il un qui veuille y contredire? Charles le fait pendre, occire ou brusler. On en baptise au delà de cent mille qui se rendent bons Chrestiens. La seule reine est exceptée: en France douce on l'emmène captive; le roi la veut convertir par douceur.

La nuit s'éloigne et la clarté renaist. De Sarragosse Charles garnit les tours; il y laissa mille bons chevaliers qui garderont la ville à l'empereur. Charles monte à cheval avec tous ses soldats et Bramidone qu'il mène prisonnière, mais n'a dessein sinon de lui faire du bien. On s'en retourne en grand'joie et santé. Ayant passé Narbonne à marches forcées, Charles vint à Bordeaux, cité de grand'valeur. Dessus l'autel du baron saint Severin, dépose l'olifant plein d'or et de mangons; les pèlerins illec le voient encor. Il traverse Gironde dans les grandes nefs qui là sont, et conduit jusqu'à Blaye son neveu Roland, avec Olivier, son noble compagnon, et l'archevesque en son tems sage et brave. En blancs cercueils fait mettre les trois héros qui gisent à saint Romain, dedans leur sépulture, et les François les ont recommandés à Dieu et à son saint nom.

Charles chevauche et par monts et par vaux; devant qu'estre dans Aix ne veut prendre séjour. Tant chevaucha qu'il descend au perron. Sitost venu dans son palais superbe, manda par messagers les pairs de sa cour de justice: Saxons et Bavarois, et Lorrains et Frisons; ceux d'Allemagne et ceux de Bourgogne, et ceux du Poiton, et de la Normandie, et de la Bretagne, enfin les hommes les plus sages de France; alors commence le procès Ganelon.

L'empereur à son retour d'Espagne s'en vient en Aix, le premier siége de France; monte au palais, entre en la salle. Voici venir à lui Aude la demoiselle, qui dit au roi: "Où est Roland le capitaine, qui me jura qu'il me prendroit à femme?" Charles alors sent douleur et grevance, pleure à chaudes larmes, tire sa barbe blanche: "Hélas, ma soeur, ma chère amie, tu t'informes d'un homme mort! mais je saurai t'en rendre un bon eschange avec Louis; je ne te puis mieux dire: il est mon fils, et si tiendra mes marches." Aude respond: "Ce discours m'est estrange! ne plaise à Dieu, n'à ses saints, n'à ses anges. après Roland que je reste vivante!" Disant, elle blesmit et tombe aux pieds de Charles, morte à jamais: Dieu veuille avoir son ame! Barons François la plaignent et la pleurent.

Aude la belle est allée à trespas; l'empereur croit qu'elle se soit pasmée, en sa pitié verse des pleurs sur elle, lui prend les mains, l'a de terre levée: hélas! la teste choit sur l'espaule inclinée. Charles la voyant bien défuncte, a tout d'abord mandé quatre comtesses, qui l'ont portée en un moustier de nonnains. Là, d'elles fut la belle Aude veillée toute la nuit jusques au point du jour, qu'au long d'un autel bellement l'enterrèrent; moult grand honneur y rendit Charlemagne.

L'empereur rentré dans Aix: Gane le faux, bien enchainé de fer, est en la ville, en face du palais; contre un poteau les serfs l'ont attaché, les mains liées de lanières de cuir de cerf; vous le battent très-bien à coups de baston et de jougs à boeufs.

Le Ganelon qui n'a mérité mieux, en grand'douleur attend là son affaire. Il est escrit dans les anciens registres que Charles mande hommes de plusieurs terres, qui se sont assemblés en Aix-la-Chapelle; c'estoit un jour de feste solemnelle, selon plusieurs, le propre jour du baron saint Sylvestre. Ici commence le procès et les nouvelles du traistre Ganelon: Charles l'a fait traisner en sa présence.

"Seigneurs barons, dit le roi Charlemagne, de Ganelon jugez-moi donc le droit. Il fut en l'ost en Espagne avec moi; si me ravit de mes François vingt mille, et mon neveu que jamais ne reverrez, et Olivier le preux et le courtois, et les douze pairs; il les trahit pour de l'argent." Ganes alors: "Félon si je le nie! Oui, Roland m'avoit fait préjudice en mes biens et thrésors: je pourchassai sa perte et son trespas; mais trahison, je n'en reconnois nulle!"

Les François respondent: "Nous en allons délibérer."

Devant le roi comparut Ganelon, gaillard de corps, face bien colorée; s'il fust loyal, ressemblast un baron. Il voit autour de soi les François, tous ses juges, et ses parens, dont trente l'accompagnent. Lors s'escria d'une voix ferme et haute: "Pour l'amour du bon Dieu, seigneurs, entendez-moi! Je fus en l'ost avecque l'empereur; je le servois d'amour bonne et féale; mais son neveu Roland me prit en haine, si dans son coeur à mort me condamna. Je m'en allai messager vers Marsille; de ce péril me tira mon adresse; je desfiai Roland le valeureux, et Olivier, et tous leurs compagnons: Charles et ses nobles barons l'ont tous bien entendu; je me suis donc vengé, mais je n'ai point trahi!" - "Nous nous conseillerons," respondent les François.

Quand Ganes voit que son procès commence, de ses parens en a rassemblé trente. Il en est un qui mène tous les autres: c'est Pinabel, du castel de Sorence; bien sait parler et conter ses raisons, brave d'ailleurs pour défendre ses armes.

Ce lui dit Gane: "En vous, ami, me fie: défendez-moi cejourd'hui de mort et de calomnie." - "Vous serez défendu, lui respond Pinabel; il n'est François vous condamnant à la potence, si Charlemagne en duel nous assemble, que ma lame d'acier sur le champ ne démente!"

Aux pieds du roi Gane alors se présente. Saxons et Bavarois sont entrés en conseil, et Poitevins, et Normands, et François; assez y sont Allemands et Thiois. Les Auvergnats sont les plus indulgens, et Pinabel les tient plus en respect. Disent entre eux: "Il fait bon s'abstenir: laissons l'affaire, et si prions le roi pour ceste fois de tenir Gane quitte; et puis qu'il serve avec amour et foi. Roland est mort: vous ne le reverrez jamais; or ni thrésors ne le ressusciteront. De se battre avec celui-ci, il faudroit donc estre insensé?" A ce discours tout le monde s'accorde, hors Thierry seul, le frère à damp Geoffroy.

Les barons retournent vers Charlemagne. "Sire, disent-ils au roi, nous vous prions que vous quittiez le comte Ganelon, par tel si que d'ores en avant il vous serve d'amour fidèle; laissez-le vivre: il est moult gentilhomme! Sa mort desjà ne rendroit pas Roland, qu'or ni thrésors ne ressusciteront." Le roi leur dit: "Vous me trahissez tous!"

Quand Charles voit que tous lui font desfaut, un noir chagrin s'espand sur son visage; du deuil qu'il a se déclare chétif, quand à lui s'offre un chevalier, Thierry frère à Geoffroy, le brave duc d'Anjou: maigre de corps, taille gresle, esvidée, noirs les cheveux, avecque les yeux bruns; il n'est pas grand, ni trop petit non plus. Courtoisement à l'empereur a dit: "Beau sire roi, ne vous troublez ainsi. Jà, savez-vous, je vous ai moult servi! Mon sang m'oblige à tenir ceste cause. Quel tort que fist Roland à Ganelon, l'intérest de votre service, de tout ressentiment le deust mettre à couvert. Gane est félon de ce qu'il le trahit: il a commis envers vous un parjure, pourquoi je le condamne à mort: qu'il soit pendu et son corps soit bruslé, comme félon atteint de félonie. S'il a parent prest à me démentir, à mon flanc voici mon espée qui jusqu'au bout défendra mon avis. "Et les François: "C'est bien parlé, cela!"

Devant le roi Pinabel est venu, grand, vigoureux, alerte et brave; celui qu'il fiert d'aplomb, il a fini son tems. "Sire, dit-il au roi, c'est ici vostre cause; ordonnez donc qu'on fasse moins de bruit. Voici Thierry qui forme un jugement sur moi: je le déments et me bats avec lui." Ce disant, il lui met au poing le gant de cerf de sa main droite. L'empereur dit: "J'en demande bons pléges." Trente de ses parens ont pleigé Pinabel. Le roi leur dit: "Soit, vous en respondez;"et fait veiller sur eux jusqu'à la fin.

Quand voit Thierry s'apprester le duel, présente au roi le gant de sa main droite; Charles lui donne aussi des respondans, puis fait porter quatre bancs sur la place; c'est le siége des deux champions. De l'avis unanime du conseil, la citation est en règle. Oger de Danemarck ainsi le proclama, et puis ont demandé leurs chevaux et leurs armes.

Après qu'ils sont pour le duel couplés, bien confessés, bien absous et bénis, leur messe ouie et bien communiés, riches offrandes laissent par les moustiers, puis devant Charles tous deux sont revenus; leurs esperons ont en leurs pieds chaussés, vestent hauberts blancs et forts et légers; leurs heaumes clairs sur la teste affermissent, ceignent espée à manche d'or pur, pendent au col leurs escus blasonnés, en leur poing droit ont leurs tranchans espieux, et sont montés sur leurs coursiers rapides. Pour lors pleurèrent cent mille chevaliers qui de Thierry pour Roland ont pitié; Dieu lui seul peut savoir quelle en sera la fin!

Aux portes d'Aix moult large est la prairie; des deux barons là se fait la bataille. Tous deux sont gens de coeur et de rare vaillance, et leurs chevaux sont vifs et bien dressés; les brochent bien, leur laschent toutes resnes; de grand'vigueur se vont entre-choquer; leurs escus s'escrasent, se rompent; leurs hauberts déchirés et leurs sangles en pièces; les aubes tournent, et les selles tombent par terre; deux cent mille hommes en les regardant pleurent.

Les chevaliers sont tous les deux a bas; allégrement se redressent en pieds. Pinabel est fort, alerte et léger; l'un cherche l'autre; ils n'ont plus de chevaux: de ces espées à la poignée d'or pur, frappent, refrappent sur ces heaumes d'acier; les coups sont forts à partager les heaumes! Moult s'inquiètent les chevaliers François: "Dieu, tesmoignez pour le bon droit de Charles!"

"Thierry, rends-toi, dit Pinabel, et je t'appartiendrai par amour et par foi; à ton plaisir je te donnerai de mes biens, mais fais rentrer en grace Ganelon." Thierry respond: "Besoin n'est que j'y pense: sois-je félon si jamais j'y consens! Dieu fasse droit ce jour entre nous deux!"

Il poursuivit: "Pinabel, tu es moult brave, et grand et fort, et ton corps bien moulé; tes pairs connoissent ta vaillance; renonce à ce combat, et je te remets en grace avecque Charlemagne: de Ganelon sera telle justice faite que jamais jour ne sera qu'il n'en soit parlé!" Dit Pinabel: "Au seigneur Dieu ne plaise! je soutiendrai toute ma parenté; aucun mortel ne m'en fera démordre; plutost mourir qu'il me soit reproché!"

L'acier pour lors recommence à frapper dessus ces heaumes tout incrustés en or: au ciel en volent les claires estincelles. Les séparer, il seroit impossible; sans homme mort la fin n'en sauroit estre.

Il est moult preux Pinabel de Sorrencel frappe Thierry sur le heaume de Provence de telle sorte que le feu jaillit et l'herbe s'en allume; de son acier la pointe il lui présente, et lui en effleure la face de manière que Thierry en a la joue droite toute sanglante!...

[Il lui déchire après] le haubert sur le dos, jusqu'à la naissance du ventre. Dieu protégea Thierry, qu'il ne fut jeté mort.

Thierry se voit blessé au visage; le sang tout clair rougit l'herbe du pré. Il frappe à son tour Pinabel sur le heaume d'acier bruni: jusqu'au nasal il l'a freint et fendu, dont la cervelle en est toute espandue; du coup brandi l'a-t-il abattu mort. Ce coup asseure à Thierry la victoire; l'assistance a crié: "Dieu y a fait miracle! assez est droit que Ganes soit pendu, et ses parens qui pour lui respondoient!"

Dès que Thierry sa bataille a gagnée, descend à lui l'empereur Charlemagne, suivi de quarante barons: le vieux duc Nayme, Ogier de Danemarck, Geoffroy d'Anjou et Guillaume de Blaye. Le roi prend Thierry dans ses bras, et le visage lui essuie de ses superbes fourrures de martre; ensuite il les met bas pour en revestir d'autres. Cependant on désarme doucement le chevalier; on le fait monter sur une mule Arabe, et tout le monde s'en revient joyeux à grand cortége; on rentre en Aix, on descend sur la place; à ceste heure commence l'occision des autres.

Charles interroge et ses ducs et ses comtes: "Que me conseillez-vous de ceux que j'ai gardés? Pour Ganelon ils sont au plaid venus; pour Pinabel se sont rendus ostages." Les François respondent: "N'en faut sauver un seul!" Le roi commande à son viguier Basbrun: "Va donc et les pends tous à l'arbre de bois maudit! Par cette barbe, dont les poils sont chenus, s'il en eschape un seul, toi-mesme tu es mort!" L'autre respond: "Et puis, qu'y gagnerois-je?" Prend cent archers, les condamnés entraine: trente ils estoient, les trente sont pendus. De tels félons soit l'engeance destruite!

Puis rentrent au conseil Bavarois, Allemands, et Poitevins, et Bretons, et Normands. Les François sur tous les autres sont d'accord que Gane doit mourir en un supplice estrange. Partant l'on fait avancer quatre destriers, puis on lie Ganelon et des pieds et des mains; les coursiers sont farouches, pleins de feu; quatre valets les chassent devers une cavale attachée au milieu d'un champ. Les nerfs du martyré d'abord se vont tous allongeant, puis de son corps les membres se deschirent: sur l'herbe verte en rayonne le sang. Ganes est mort en félon avéré. Qui trahit son prochain, c'est droit qu'il ne s'en vante.

Quand l'empereur a fini sa vengeance, il dit, parlant aux évesques de France, à ceux de Bavière et à ceux d'Allemagne: "En ma maison une noble captive a tant appris par sermons, par exemples, qu'elle veut croire Dieu, se rendre Chrestienne; baptisez-la, qu'un jour Dieu ait son ame." Ceux-ci respondent: "Ayez-lui des marraines; assez avez dames de haut lignage: les bains en Aix attirent si grand'foule!" C'est là qu'on a baptisé la reine d'Espagne: ils lui ont mis le nom de Julienne; elle est Chrestienne et d'un coeur convaincu.

Le jour s'en va, la nuit couvre la terre; Charlemagne est couché dans sa chambre voultée. Saint Gabriel de la part de Dieu lui vient dire: "Charles, semonds les osts de ton empire. En conquérant marche vers la Syrie: tu secourras le roi Vivien en Imphe; dans la cité que les payens assiégent, les Chrestiens à grands cris te réclament."

Mais l'empereur n'y voudroit point aller. "Ah! Dieu, dit-il, que peneuse est ma vie!" Pleure des yeux, sa blanche barbe tire.

Ici s'arreste la chronique que Theroulde vous expose.





















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