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La Chanson de Roland |
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Chant III.Argument. La bataille continue. Exploits prodigieux de Roland, de Turpin et d'Olivier, des Français et des Sarrasins; Roland se décide enfin à sonner de son cor; Charlemagne l'entend avec effroi, et voudrait retourner; Ganelon s'y oppose; le duc Naime insiste dans le sens de l'empereur; Charlemagne fait arrêter et garder à vue Ganelon, et l'avant-garde revient au galop sur ses pas, mais ils sont à trente lieues de distance! La plupart des Français sont tombés sur le champ de bataille; Roland se bat encore en désespéré. Il rencontre Olivier blessé à mort: leurs adieux; Olivier expire, et Roland lui fait une oraison funèbre. Au trépas d'Olivier succède celui du vaillant archevêque Turpin, à qui Roland rend aussi les derniers devoirs. Enfin Roland lui-même voit son heure arrivée; détail de ses derniers moments sur le champ de bataille désert: ses adieux à son épée; sa confession à Dieu. L'archange Michel et l'archange Gabriel descendent pour recueillir son âme, qu'ils emportent en paradis. Chant III. Les François ont féru de coeur et de vigueur! les payens gisent morts par milliers, par troupeaux: de cent milliers, ils n'en sauvent pas deux! "Nos soldats, dit Roland, sont moult preux! homme n'est sous le ciel qui plus ait de vaillans: il est escrit au Gesta Francorum que nostre empereur a les braves!" [Roland et Olivier] s'en vont parmi le camp, requérant les leurs de bien faire. Chacun verse des pleurs de deuil et de tendresse, songeant à leurs parens d'un coeur rempli d'amour. Le roi Marsille avecque sa grande ost soudain leur tombe sur les bras. Marsille avecque sa grande ost s'en vient le long de la vallée: a partagé son monde en trente bataillons, dont on voit luire au soleil les heaumes esmaillés d'or et de pierreries, et les escus avec les cuirasses frangées. Sept mille hautbois y sonnent la fanfare, dont grande noise se lève par toute la contrée. Roland dit: "Olivier, mon compagnon, mon frère, Ganelon, le félon, a juré nostre mort: sa trahison meshuy ne peut estre celée; moult terrible vengeance en prendra l'empereur! Nous aurons la bataille et forte et bien cruelle! Onques mais n'en vit-on la pareille assemblée! J'y frapperai de Durandal, et vous, ami, de Hauteclaire. En combien de bons lieux les avons-nous portées! Que de combats en avons mis à fin! Aussi male chanson n'en doit estre chantée!" Marsille voit de sa gent le martyre; donc fait sonner ses cors et ses trompettes, et puis chevauche avec sa grande ost attroupée. Au premier rang, un Sarrazin, Abysme, le plus meschant de ceste bande, souillé d'ordure et tout noir de félonies: ne croit en Jésus, fils de la sainte vierge; cest Abysme au teint de poix fondue, aimant la trahison et le sang plus que tout l'or de Galice, nul ne le vit onques jouer ni rire! au demeurant courageux et téméraire jusqu'à la folie. Aussi du félon roi Marsille est-il le favori, et porte le dragon où sa gent se rallie. Tel payen n'est pas pour estre des amis de Turpin, lequel sitost qu'il le vist brusla de le férir, et se dit tranquillement en soi-mesme: "Ce payenci me semble moult hérétique! ce sera le mieux que je l'aille occire, car ni couard ni couardise ne furent oncques de mon goust!" L'archevesque ouvre la bataille sur le cheval qu'il ravit à un roi de Danemarck, l'ayant occis de sa main; et avoit nom ledit roi Grossaille. Le destrier est agile et rapide: les pieds moulés, les jambes plates, courte la cuisse et la croupe large, les flancs longs et l'eschine haute, blanche la queue et la crinière jaune, petite oreille avec la teste fauve; et n'estoit beste au monde à mettre en parangon. Turpin si bravement le pique! car il ne veut laisser d'assaillir Abysme: va le frapper sur son escu d'émir, semé de diamans, améthystes, topazes, esterminaux (?), ardentes escarboucles. Cest escu vient de l'amiral Galafre, qui le reçut d'un diable au val Métas. Mais après le coup de Turpin, je n'en eusse mie offert un denier! Ce coup traverse le payen de l'un à l'autre flanc, si bien que mort l'abat en belle place. Et les François de crier: "Bien frappé! de l'archevesque est la croix bien gardée!" Les François voyant déborder les payens dont de tous costés les champs sont couverts, chacun réclame Olivier, Roland et les douze pairs, qu'ils soient leur rempart. Turpin alors leur parle à coeur ouvert: "Seigneurs barons, ne cédez point à quelque meschante pensée! Au nom de Dieu, surtout, ne fuyez pas! que nul homme de bien male chanson n'en chante! Il vaut bien mieux mourir en combattant! Nostre compte est réglé: nous finirons ici; ce jour est nostre dernier jour! Mais d'un point seul vous suis-je bien garant: c'est que le saint paradis est à vous, où vous siégerez parmi les bien-heureux!" Sur ce mot, telle ardeur s'allume aux François, qu'il n'est celui qui n'appelle Monjoie! Là fut un Sarrazin de Sarragosse, maistre et seigneur d'une moitié de la cité: c'est Climborin, qui pas n'estoit prud'homme! le mesme qui tantost reçut la foi du comte Ganelon, par amitié le baisa sur la bouche, et lui donna son espée et son escarboucle. Il honnira, dit-il, le Grand pays, et ostera sa couronne à l'empereur. Sur son cheval qu'il nomme Barbamouche, plus léger qu'espervier ni qu'aronde, il pique de deux, rend la main, et va férir Angelier de Gascogne. Ni son escu ni sa cuirasse ne garantissent le François; l'infidèle lui met au corps la pointe de son espieu, le heurte dur, et le traversant de son fer, à pleine lance le retourne à bas, mort. Après s'escrie: "Ils sont bons à confondre! Payens, frappez pour esclaircir la presse!" Et les François: "Dieu, quel dommage! un si valeureux guerrier!..." Le preux Roland apostrophe Olivier: "Monsieur mon compagnon, voilà mort Angelier, le chevalier le plus vaillant de l'ost!" - "Dieu, respond Olivier, Dieu me doint le venger!" Et broche son cheval des esperons d'or pur, agitant Hauteclaire dont sanglant est l'acier; de grand'vertu va férir le payen, brandit son coup, et le Sarrazin tombe; sa vilaine ame emportent les démons. Puis Olivier occit le duc Alphaïen; puis décapite Escababis; puis sept Arabes désarçonne, qui jamais plus n'iront en guerre; "Nostre ami, dit Roland, m'en veut! c'est contre moi qu'il fait tous ces beaux coups pour qui Charles nous tient plus chers." Puis il s'escrie à pleins poumons: "Hardi! bons chevaliers" D'autre part est le payen Valdabron, ancien gouverneur de Marsille, seigneur en mer de quatre cents dromons. N'est matelot qui réclame un autre nom que le sien. C'est lui qui ayant pris par trahison Jérusalem, viola le temple de Salomon, et massacra le patriarche devant les fonts de baptesme. Il reçut tantost la foi du comte Ganelon, lui donnant son espée avec mille mangons d'or. Valdabron monte un cheval appelé Gramimond, plus léger qu'un oiseau de proie; le broche bien des esperons aigus, et va férir le puissant duc Sanche, auquel il rompt son escu, déchire son haubert, et lui fourrant au corps sa longue banderole, lui fait vider les arçons et l'abat mort à pleine lance: "Frappez, payens, car très-bien les vaincrons!" - "Dieu! disent les François, c'est grand deuil du baron!" Le preux Roland voyant, Sanche expiré, vous pensez bien le grand deuil qu'il en eut! Durandal au poing qui vaut plus que fin or, il va frapper tant qu'il peut le glouton sur son heaume d'or esmaillé; pourfend teste, cuirasse et corps, la bonne selle d'or ouvragée, et plantant son fer dans le dos du cheval, l'homme et la beste occit, qui l'en blasme ou le loue: "Voilà, crient les payens, un trop douloureux coup!" Et Roland respond: "Je ne puis aimer les vostres: avecques vous est l'orgueil et le tort!" En voici un arrivé d'Afrique; c'est Maucuidant, le fils au roi Malcus: tout son harnois est revestu de feuilles d'or qui le font reluire au soleil sur tous ses compagnons; il monte un cheval qu'il nomme Saut-Perdu, contre lequel nulle beste ne peut lutter de vistesse. Ce Maucuidant va choquer l'escu d'Anséis de telle roideur que l'azur et le vermeil en furent du tout gastés, et lui crevant son haubert, lui plante au corps sa lance, fer et fust. Mort est le comte et son temps fini! et les François: "Baron, c'est jouer de malheur!" Parmi le champ de bataille va l'archevesque Turpin: tel tonsuré jamais ne chanta messe, ni qui de son corps fist telles vaillantises. Turpin poussant son bon cheval, crie au payen: "Dieu te donne du pire! tel as occis dont le coeur me souspire!" Parlant ainsi, pousse son bon cheval et frappe un coup sur l'escu de Tolède, dont le Sarrazin roule mort sur le pré verdoyant. D'une autre part, voici Grandogne, un payen, fils à Capuel, roi de Cappadoce; sur son cheval qu'il nomme Marinore, est plus léger que l'oiseau dans les airs. Il rend la main, broche des esperons, et va choquer Gérin de telle violence que son escu vermeil lui rompt et de son col arrache; après lui a sa cuirasse entr'ouverte, lui plonge au corps sa banderole bleue, et mort l'abat au pied d'un roc sourcilleux. Il tue pareillement Gerer, compagnon de Gérin, et Bérenger, et Guy de Saint-Antoine; puis va férir un puissant duc, Austore, qui tint Valence et Envers sur le Rhosne: il l'abat mort, les payens en triomphent, et les François: "Ah, quel déchet des nostres!" Le preux Roland, son espée sanglante au poing, entend ce cri désespéré des François; de la douleur qu'il en a son coeur est prest à fendre, et dit au Sarrasin: "Dieu t'envoye du pire! tel as occis que moult cher te veulx vendre!" Puis, broche son cheval qui de courir fait rage. Qui des deux le paiera, car ils sont en présence? Grandogne estoit homme de bien, vaillant et brave en la bataille. Rencontrant sur son chemin Roland qu'il n'avoit jamais aperçu, le reconnut d'abord à son fier visage, à sa taille moulée, à son regard et à sa contenance, dont il ne se put empescher de ressentir quelque frayeur; il veut fuir, mais la fuite est défendue: le comte l'a frappé si vertueusement qu'il lui partage le heaume jusqu'au naseau; l'acier tranche le nez, la bouche et les dents; ensuite le corps, nonobstant les mailles du haubert, puis de la selle d'argent les deux aubes dorées, et s'enfonce dedans l'eschine du cheval; monture et cavalier sont tués sans remède, et cependant que ceux d'Espagne s'en désolent, entre eux les François vont disant: "O, le bon bras de nostre capitaine!" La bataille sévit terrible, impétueuse! nos François y font miracle de leurs espieux d'acier bruni. Là vissiez-vous si grand'douleur du monde! tant d'hommes morts et navrés, et sanglans! l'un gist sur l'autre, qui à l'envers, qui sur la face!... Les Sarrazins n'y peuvent plus durer: bon gré, mal gré, il leur faut déguerpir; de vive force on leur baille la chasse. La bataille sévit, terrible et fougueuse à merveilles! nos gens combattent, pleins d'ire et de vigueur: tranchent ces poings, ces costes, ces eschines, ces vestemens de fer jusques à la chair vive; sur l'herbe verte découlent des ruisseaux de sang! O Grand pays, Mahomet te maudie! sur toute race est la tienne hardie! Il n'est Sarrazin qui ne crie à Marsille: "Chevauche, roi; nous avons besoin d'aide!" Roland apostrophe Olivier: "Monsieur mon compagnon, sauf vostre avis, nostre archevesque est moult bon chevalier! meilleur n'existe en terre ni sous le ciel, car il sait bien férir et de lance et d'espieu!" - "Or bien, respond Olivier, allons doncques lui aider!" Sur ceste parole, les François y revont de plus belle. Durs sont les coups, sans pitié le combat; moult grand carnage y a des Chrestiens! Qui donc eust vu Roland et Olivier allonger leurs grands coups d'espée, il eust compris que c'est de la valeur! Le bon archevesque Turpin s'escrime aussi de son espieu. De leurs victimes, on en sait bien le compte; il est escrit aux chartres et dans les brefs: la geste en met plus de quatre milliers. Aux quatre premiers chocs, tout heur les accompagne; mais le cinquième après leur fut cruel et désastreux! tous les chevaliers François sont occis, hormis soixante, espargnés du bon Dieu, lesquels avant que de mourir se vendront cher! Le preux Roland voyant des siens le piteux désastre, il interpelle son camarade Olivier: "Beau sire, cher compagnon, par Dieu qui vous protége, voyez combien de braves gisans par terre! Hélas, nostre douce et belle France! nous la pouvons bien plaindre, quand de pareils barons elle demeure veuve! Hélas, nostre bon roi, que n'estes-vous ici! Olivier, mon frère, qu'est-il de faire à ceste heure! Comment lui ferons-nous parvenir des nouvelles?" Olivier dit: "Je n'en vois nul moyen; mais la mort vaut mieux que la honte!" - "Hé bien, dit Roland, je cornerai l'olifant; Charles l'entendra qui passe aux desfilés: les François, je vous garantis, tourneront bride tout à l'heure." - "Ah, dit Olivier, ce seroit trop grande vergogne à tous vos parens qui en porteroient l'affront toute leur vie! Quand j'en parlai, vous n'en voulustes rien faire; vous ne le ferez plus, du moins par mon conseil; car si vous cornez, ce ne sera point hardiment: desjà avez-vous les deux bras tout ouverts!" - "Voire! dit Roland, mais j'ai baillé de fiers coups!" "Non! reprit-il, la partie est trop forte! je cornerai, seur d'estre ouï de Charlemagne." - "Ah! reprit Olivier, ce ne seroit pas brave! tantost, lorsque je vous le dis, vous ne daignastes m'escouter! Que Charlemagne y fust, nous n'eussions ce dommage! mais ceux qui sont là-bas n'en porteront nul blasme!" Il ajouta: "Par ceste mienne barbe, si Dieu permet que je revoie ma soeur, la belle Aude, vous ne serez jamais entre ses bras couché!" Roland lui dist: "Pourquoi ceste rancune?" et Olivier respond: "Camarade, c'est vostre faute: autre chose est le courage sensé, autre chose l'extravagance; retenue vaut mieux que témérité. Si nos François sont morts, c'est par vostre imprudence, et de nous Charles ne tirera jamais plus de service. Au rebours, si vous m'eussiez cru, le roi nostre sire y venoit, alors le gain de ceste bataille nous estoit asseuré: ou pris ou mort y fust le roi Marsille. Roland, vostre vaillance a fait nostre malheur! Non, nous n'aiderons plus jamais aux desseins de Charlemagne, le plus grand de héros qu'on verra sur terre d'ici au jour du jugement! Vous périrez ici à la honte de la France; et puisqu'aujourd'hui nous avons faute de ceste loyale compaignie, avant le soir sera la despartie extresme et moult sévère!" L'archevesque Turpin entend leur desbat; il pique son cheval des esperons d'or pur, et s'arrestant près d'eux, les reprend en ceste manière: "Sire Roland et vous sire Olivier, au nom de Dieu, ne vous disputez mie! Sonner du cor ne nous peut plus servir; ce nonobstant il sera beaucoup mieux que le roi vienne: il pourra nous venger. Les Espagnols ne doient pas rentrer! Quant à nous, nos braves François en desbouchant dans la vallée, nous trouveront morts et taillés en pièces; alors ils nous enlèveront en des cercueils à dos de sommiers, et s'en iront avec larmes de deuil et de compassion, ensépulturer nos reliques aux cimetières bénis des moustiers, à l'abri de la dent des loups, sangliers et chiens." Roland respond: "C'est moult bien parlé, sire!" Donc Roland approche l'olifant de ses lèvres, l'embouche bien, et sonne d'un puissant effort. A travers les profonds desfilés, l'écho prolonge la voix du cor, si bien qu'on l'entend respondre à plus de trente lieues! Charles l'entendit avec toute sa compaignie, et dit le roi: "Nos gens livrent bataille!" Mais Ganelon lui respondit: "Tel propos dans une autre bouche on l'appelleroit fausseté!" Le preux Roland continue à sonner avec tel effort, ahan et douleur immense que le sang vermeil jaillit de sa bouche, et que la tempe de son front en esclata. La voix du cor aussi porta bien loin! Charlemagne l'entend du bout des desfilés; le vieux duc Naisme et les François l'escoutent, et dit le roi: "C'est le cor de Roland! oncque il ne le sonnast qu'au coeur d'une bataille!" - "De bataille il ne s'agit point, répliqua Ganelon; vous estes vieux, desjà tout blanc fleuri: avec de pareils discours vous ressemblez un enfant! Vous savez de reste l'orgueil de vostre neveu; c'est grand'merveille comment Dieu le souffre si longtemps! Sans vos ordres desjà il a pris Constantinople; les Sarrazins qui l'habitoient en sortirent; six de leurs chefs vinrent trouver le preux Roland... ensuite il fit laver le sol à grande eau pour effacer le sang. Pour un seul lièvre, il va cornant toute une journée! A ceste heure est-il à rire et gaber devant ses pairs, car il n'est homme au monde qui l'osast appeler, chevauchez donc; pourquoi vous arrester? Le Grand pays est moult loin devant nous!" Le preux Roland a la bouche sanglante; la tempe de son front est rompue, et toujours sonne l'olifant à grand'-douleur et grand'peine! L'empereur et ses François l'entendent, et dit le roi: "Ce cor a longue haleine!" Naime respond: "C'est un brave qui sonne! on se bat autour de Roland! sur ma conscience, celui-là l'a trahi qui vouloit vous donner le change. Doncques adoubez-vous, criez vostre devise, et secourez vostre noble mesnie: vous entendez assez si Roland désespère!" Aussitost l'empereur fait sonner ses hautbois; les François arrestent, descendent et s'adoubent de hauberts, de heaumes et d'espées à poignées d'or; ils ont de beaux escus, et au bout de leurs lances longues et solides des gonfanons blancs et bleus et vermeils. Tous les barons de l'ost remontent sur leurs destriers et piquent des deux. Tant comme les desfilés durent, il n'est celui qui ne dise à son voisin: "Si nous vissions Roland auparavant sa mort, ensemble avecques lui frapperions de bons coups!" Hélas, que sert? ils sont trop en retard! L'ombre est esclaircie, il fait jour: le soleil rayonne aux armures; les heaumes, les hauberts s'allument et flamboient, et les escus bien peints à fleurs, et les espieux, les gonfanons dorés. Nostre empereur chevauche avec emportement, et les François dolens et soucieux: il n'est celui qui rudement ne pleure, et tous sont en moult grande alarme pour Roland! L'empereur fait saisir le comte Ganelon par les souillars de sa cuisine; et dit à Besgue, leur maistre-queux: "Bien me le garde ainsi comme un félon qui a trahi ma mesnie!" Besgue s'en charge, et met après lui cent compaignons de la cuisine, des meilleurs et des pires, qui lui arrachent poil à poil la barbe et la moustache; chacun le fiert quatre coups de son poing; l'ont bien rossé de bons coups de baston, ensuite au cou lui passent une chaine, dont on le lie ainsi qu'on fait un ours. Sur un sommier, par grande ignominie, l'ont-ils jeté, tant qu'on le rende à Charles. Hauts sont les puys, et longs et ténébreux; les vaux profonds et les gaves rapides. Le clairon sonne et devant et derrière, dont les voix accueilloient la voix de l'olifant: l'empereur chevauche d'emportement, et nos François soucieux, teste basse. Il n'est celui qui ne pleure et lamente, et prie à Dieu de garantir Roland jusqu'à leur assembler sur le champ de bataille, qu'ils pourront frapper tous ensemble. Las! à quoi bon? Ce ne leur sert de rien: ils ont trop de retard, n'y peuvent estre à temps! De grand courroux chevauche le roi Charles, sa barbe blanche sur sa cuirasse estalée; piquent des deux tous les barons de France, et n'est celui qui sont despit n'exprime, de n'estre avec Roland le capitaine, qui se combat aux Sarrazins d'Espagne. S'il est blessé, lui, leur rempart, je ne crois pas qu'ame en reschappe! Il en a soixante avec lui, mon Dieu! ni roi, ni capitaine n'en eurent oncques de meilleurs! Roland lève les yeux vers les montagnes; combien de cadavres françois il voit gisans sur les landes! Il les plaint en noble chevalier: "Seigneur barons, Dieu vous ait en sa grace! Puisse-t-il à toutes vos ames octroyer paradis; en saintes fleurs les fasse-t-il gésir! Meilleurs guerriers que vous, je n'en vis oncques, vous qui si longtemps m'avez aidé à conquérir pays pour le roi Charlemange! Pour ceste dure fin l'empereur vous nourrit! Terre de France, estes si doux pays! Veuve ce jour de tant d'hommes de prix! Barons françois, qui mourez par ma faute, je ne vous puis sauver ni garantir! Que Dieu vous aide, qui jamais ne trompa!... Olivier, mon frère, je ne vous dois faillir en ce péril; mais je mourrai de chagrin, sinon d'un coup d'espée. Allons, Monsieur mon compagnon, retournons dauber les payens!" Alors le preux Roland rentre dans la meslée, Durandal au poing, dont il s'escrime comme il faut! Il tranche et partage en deux Faudron de Pin, et avec lui vingt-quatre infidèles des mieux prisez. Jamais homme ne fut plus aspre à se venger. Comme le cerf s'enfuit devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les infidèles. Turpin lui dit: "Vous n'allez pas trop mal! Telle valeur convient à chevalier bien esquipé sur un bon destrier: il doit dans le combat estre fort et farouche, ou autrement ne vaut quatre deniers, mais se doit rendre moine en l'un de ces moustiers, où priera nuit et jour le ciel pour nos péchés." - "Ferme! respond Roland; hardi! point de quartier!" Là-dessus les François y revont de plus belle; moult grand dommage y eut de nos Chrestiens! Soldat certain qu'il ne sera point fait de prisonniers, en pareille bataille il se défend à mort. Aussi les François sont-ils intrépides comme lions! Voici Marsille; il arrive en guerrier, sur son cheval qu'il appelle Gaignon; pique des deux, et s'en va choquer Beuve, sire de Beaune et de Dijon; l'escu lui froisse, lui desrompt le haubert, et l'abat mort sans plus d'amusement. Ensuite il occit Yve et Yvoire; ensemble avec eux Gérard de Roussillon. Le preux Roland, qui n'est point loin de là, crie au payen: "Le bon Dieu te confonde, qui m'as fait ce tort d'occire mes compagnons! Je t'en payerai le loyer devant que de nous séparer: ce jour t'apprendra le nom de mon espée!" Il accompagne ce mot d'un si vaillant revers, qu'il lui tranche net le poing de la main droite; ensuite il prend la teste à Jurfaleu le Blond, le fils au roi Marsille. Lors les payens de s'escrier: "Mahomet, au secours! Vous tous, nos dieux, vengez-nous du roi Charles! Il a conduit chez nous de tels félons qui pour mourir ne quitteront le champ! Hélas, hélas! s'entredisent-ils, sauve qui peut!" Sur ce mot, cent mille hommes laschent pied. Les rappelle qui voudra: il n'y a pas de danger qu'ils retournent! Mais qu'importe? Si Marsille s'est enfui, il laisse sur le terrain son oncle Marganice, qui occupe Carthage pour son frère Garmaille, avec Ethiopie, une terre maudite. La noire gent qu'il tient en gouverne, avec leurs grands nez et leurs larges oreilles, ensemble font plus de cinquante mille hommes, lesquels chevauchent pleins d'ire et de fierté, criant la devise payenne. Et dit Roland: "Ici s'appreste nostre martyre; or sais-je bien que n'avons guère à vivre; mais félon qui ne vendra cher sa vie! Seigneurs, vos espées sont-elles pas bien fourbies? Frappez donc, et leur disputez et vostre trespas et vos vies! mais ne laissons pas honnir de nostre fait nostre chère France: Lorsqu'en ce champ descendra monseigneur Charles, il verra comment nous aurons mené les Sarrazins, et trouvant pour un cadavre françois quinze cadavres d'infidèles, ne repartira pas sans nous avoir bénis!" Quand Roland voit la gent maudite, qui sont plus barbouillés que d'encre, et n'ont de blanc dans le visage que les dents: "A ceste heure, dit-il, suis-je en ma conscience bien asseuré qu'aujourd'hui nous mourrons! Frappez ferme, François, je vous le recommande!" - "Malheur, crie Olivier, malheur sur les faitards!" A ce mot le soldat se rue en la meslée. Les Sarrazins voyant diminuer les François, leur insolence s'en accroist et reconforte; ils vont s'entredisant: "Charles a du dessous!" Le Marganice, sur son bon cheval soret, broche des esperons d'or, choque Olivier par derrière, au milieu du dos, lui crève son blanc haubert, et en pleine poitrine lui traverse son espieu. Ensuite: "Ce coup, dit-il, est un peu fort pour vous! à vostre dam vous laissa Charlemagne à l'arrière-garde! S'il nous a fait du mal, il n'a pas à s'en vanter: rien que sur vous j'ai bien vergé les nostres!" Olivier, tout subit, se sent frappé à mort: l'acier bruni de Hauteclaire s'abat sur le cimier d'or de Marganice, en démolit les fleurs avec les pierreries, partage la teste jusqu'aux dents, et vous l'abat mort tout brandi! "Maudit payen, lui dit lors Olivier, je ne dis pas que Charles n'ait trop perdu! mais ni à ta femme, ni à dame de ton pays, tu n'iras te vanter de m'avoir enlevé pour un denier vaillant, ni plus fait tort à moi n'à d'autres!" Puis rescrie à Rolland pour en avoir secours. Olivier se sentant à mort navré, profite du dernier moment de vengeance; en la grand'presse il se démène en brave, tranchant au hasard lances, escus, pieds et poings, et les selles des chevaux avec les costes des cavaliers. Qui l'auroit vu les payens démembrer, jeter par terre un cadavre sur l'autre, d'un bon guerrier il eust eu la remembrance! Cependant Olivier ne voulant oublier la devise de Charlemagne, crioit Monjoie! de toutes ses forces. Ensuite il s'adresse à Roland, son ami et son pair: "Monsieur mon compagnon, joignez-vous donc à moi: car ce jour à grand'douleur serons-nous séparés!" Roland regarde Olivier au visage: le voit livide, et pale et sans couleur! Le sang vermeil parmi le corps lui coule, dont les ruisseaux descendent jusqu'à terre: "Mon Dieu, dit Roland, que faire à ceste heure! Sire compagnon, quel prix de ta vaillance! nul jamais ne sera qu'on puisse parangonner à toi. Hélas! France chérie, hélas! ce jour te rendra veuve de bons soldats, confondue et chétive! dont l'empereur en aura grand dommage!" Disant ce mot, sur son cheval se pasme, Voici Roland sur son cheval pasmé, et Olivier navré à mort. Tant a saigné que sa vue en est trouble; de loin ni de près il ne voit plus assez clair pour reconnoistre personne. Son compagnon Roland, comme il l'a rencontré, il lui assène sur son cimier incrusté d'or un coup effroyable, qui fend le heaume jusqu'au nasal, mais de fortune ne pénétra point en la teste! Roland le regarde, et lui demande paisiblement et avec douceur: "Monsieur mon compagnon, l'avez-vous fait exprès? C'est moi Roland, vostre ami le plus cher! vous en nulle guise ne m'aviez desfié!" Olivier respond: "Je vous entends, mais je ne vous vois pas! Ami, Dieu vous protége! Je vous ai frappé, pardonnez-le-moi!" Roland lui respond: "Je n'ai pas le moindre mal; je vous le pardonne ici et devant Dieu!" Parlant ainsi, ils s'inclinent l'un devant l'autre, et sur ce tendre adieu les voilà séparés. Olivier sent l'angoisse de la mort: ses deux yeux lui tournent dans la teste; après la vue, il a perdu l'ouïe; descend à pied, sur la terre se couche, à haute voix confesse et bat sa coulpe; puis ses deux mains jointes, levées au ciel, il demande à Dieu de lui octroyer place en paradis, et de bénir Charlemagne, la France et son compagnon Roland sur tous les hommes. Le coeur lui faut, son casque se penche sur sa poitrine, il choit par terre estendu de son long... le preux est mort, c'en est fait! Le bon Roland le pleure et se lamente, que vous n'entendrez jamais çà-bas plus dolent homme! Roland voyant son ami estendu mort, la face contre terre, moult doucement se prit à le regretter: "Hélas! sire compaignon, à vostre dam si hardi! tant de jours, tant d'années que nous avons été ensemble, tu ne me donnas jamais lieu de plainte, ni moi à toi! Quand tu es mort, ce m'est douleur de vivre!" A ce mot le pauvre marquis se pasme sur son cheval Veillantif. Mais il est pris aux estriers d'or fin: quelle part qu'il aille, il ne sauroit tomber. Avant qu'il ait pu se reconnoistre ni se ravoir de sa pasmoison, moult grant dommage s'est fait autour de lui. Les François sont morts, Roland a perdu tout son monde hormis l'archevesque Turpin et Gautier de Luz, lequel descend des sommets de là-haut, où si très bien a combattu les Espagnols. Ses soldats vaincus des payens ont succombé tous! Bon gré, mal gré, Gautier s'enfuit le long de la vallée, réclamant à grands cris le secours de Roland: "Las! noble comte, vaillant homme, où es-tu? onc je n'eus peur aux lieux où tu estois! C'est moi, Gautier, qui vainquis Maëlgut, moi, le neveu du vieux Droon à la teste chenue! Pour ma valeur j'estois ton favori. Ma lance est en morceaux, mon escu percé, et mon haubert desmaillé tout rompu! Un fer de lance a traversé mon corps; il me faut donc mourir, mais j'aurai vendu cher ma vie!" Comme il disoit, Roland l'entendit; il pique des deux et accourt à l'aide de Gautier. Roland outré de douleur estoit en disposition dangereuse; en la grand'presse il commence à férir: renverse morts vingt Sarrazins espagnols, et Gautier six, et l'archevesque cinq. Et les payens de s'escrier: "Voici bien de terribles hommes! gardez, seigneurs, qu'ils n'en aillent vivans! Félon, félon, qui ne leur courra sus! lasche prouvé qui les lairra sauver!" Lors la huée recommence et le cri: A l'envahie! De toutes parts on se jette sur eux. Le comte Roland est un héros, Gautier de Luz un très-excellent chevalier, et l'archevesque un vaillant esprouvé. Donc, nul des trois ne veut laisser rien aux autres à faire. En la grand'presse ils daubent les payens. Mais voici dévaler mille Sarrazins à pied et quarante mille à cheval, lesquels (et croyez-moi, car je le sais,) n'osent les approcher, mais de loin font pleuvoir sur les trois François, lances, espieux, wigres et dards, matras et javelots. Les premiers coups ont achevé Gautier; Turpin de Reims a son escu percé, son casque rompu, avec une blessure à la teste, et son haubert deschiré, desmaillé; de plus, il a dans le corps quatre espieux et son cheval tué sous lui. Ah, quel malheur quand l'archevesque tombe! Turpin de Reims quand il se voit par terre avec quatre espieux dans le corps, allégrement ressaute en pieds, cherche des yeux Roland, et court le joindre avec ce mot: "Non, je ne suis pas vaincu! Un bon soldat n'est jamais pris vivant!" Puis tire Almace, son espée d'acier bruni, dont parmi l'espaisse meslée il fiert mille coups et plus, sans espargner un seul payen, comme on l'a su depuis de Charlemagne lui-mesme, lequel trouva gisans à l'entour de Turpin quelque quatre cents infidèles, les uns blessés, d'autres coupés en deux, et d'autres encor sans leur teste. Aussi le tesmoigne la chronique et celui qui assistoit là, sur le champ de bataille, le brave saint Gille, pour qui Dieu fait miracles, lequel en rédigea la charte au moustier de Laon; et qui très-bien ne la connoist, il n'en sait pas au vrai l'histoire. Roland se bat en gentilhomme, mais tout le corps lui tressue de la chaleur, et il sent grand mal et douleur de teste. D'avoir corné sa tempe en est rompue! ce nonobstant, et pour voir si Charlemagne reviendra, il saisit de rechef son olifant, et en tira une note si mélancholique! L'empereur s'arresta en sursaut pour escouter: "Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal, et très-mal! Mon neveu Roland cejourd'huy nous va quitter: j'entends à son corner qu'il ne vivra guères! donc, qui veut le revoir allégrement chevauche! Sonnez hautbois, sonnez tout ce que l'ost en a!" Sitost, soixante mille hautbois se mettent à sonner d'une force que de toutes parts les vaux et les monts y respondent. Les payens qui l'entendent de rire n'ont envie; se disent l'un à l'autre: "Ha, voici revenir Charles!" Les payens s'entredisent: "L'empereur revient sur ses pas; entendez-vous sonner les hautbois des François? Si Charlemagne nous rejoint, Dieu! quel désastre! Si Roland vit, la guerre recommence, et nostre cher pays d'Espagne est à jamais perdu pour nous!" Là-dessus, environ quatre cents payens se rassemblent, tous solidement armés et des plus renommés de l'ost, lesquels fondent sur Roland d'un élan effroyable! A ceste heure le brave comte a par devers soi fort à faire. Le preux Roland les voyant se ruer ainsi tous ensemble, se rend d'autant plus ferme, gaillard et intrépide: ne leur quittera la place tant comme il sera vivant. Monté sur son cheval Veillantif, il broche des esperons d'or fin, et les va tous affronter dans la meslée; l'archevesque Turpin se met avecque lui. "Amis, disent les payens entre eux, tirez par ici, car des François nous avons ouï les hautbois: c'est Charles qui revient, le puissant empereur!" Le preux Roland oncques n'aima les couards, ni les orgeuilleux, ni les meschans, ni chevalier quine feust brave. Il apostrophe l'archevesque Turpin: "Sire, vous voilà donc à pied, et moi je suis à cheval; pour l'amour de vous je prends ici ma place, afin de partager ensemble la bonne comme la mauvaise fortune; je ne vous abondonnerai pour nul mortel, et cejourd'hui rendrons-nous aux payens leur assaut. Les meilleurs coups sont ceux de Durandal!" Turpin respond: "Félon qui s'espagnera de férir! Charles revient, qui saura bien nous venger!" "Hélas, disoient les infidèles, combien fascheuse est nostre estoile! ce jour ici s'est mal levé pour nous, car nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs, et le terrible Charles nous revient avec sa grande armée! Desjà s'entend la tempeste des clairons et des clameurs de Monjoie! Le comte Roland est d'une fierté qu'il ne sera vaincu par nul homme de chair. Or lançons tous à lui, qu'il reste sur la place!" Et tout soudain ils font pleuvoir dards et vigres, lances, espieux et matras empennés. Roland voit son escu traversé, fracassé, et son haubert rompu, tout desmaillé. Son corps du moins demeure intact, mais Veillantif en vingt endroits blessé reste mort sous son maistre. Ayant fait ce coup, le payen fuit et abandonne Roland, qui demeure là en ce point et desmonté. Les payens, le coeur gonflé d'ire et de courroux, galoppent du costé d'Espagne. A ceste heure le preux Roland n'est en estat de les poursuivre, ayant perdu son cheval Veillantif: par quoi bon gré, mal gré, lui faut rester à pied. Il se porte au secours de l'archevesque Turpin, lui délace son heaume d'or, le déshabille de son blanc haubert léger, puis après de sa blaude qu'il met toute en pièces pour bander les plaies béantes du vaillant prélat. Ce fait, il l'embrasse estroitement contre son coeur, et l'ayant estendu bien doux sur le gazon mollet et verdoyant, lui va faire humblement une requeste: "Las! gentilhomme, donnez-moi un peu congé; nos compagnons que tant nous eusmes chers, à ceste heure sont morts, mais nous ne les devons abandonner. Je veux aller rechercher leurs corps, et, les ayant desmeslés, les aporter ici près de vous à la rengette." L'archevesque lui respond: "Allez et revenez; le champ (Dieu soit béni!) nous reste à tous les deux!" Roland le quitte et s'avance tout seul parmi le champ de bataille, fouillant la vallée, fouillant la montagne; trouva Gérer et son compagnon Gérin; trouva Bérenger et Othon; illec trouva Anséis et le duc Sanche; trouva Gérard, le vieux de Roussillon. Un à un le baron les a pris, aportés à l'archevesque, et déposés en rang à ses genoux. Turpin ne peut se tenir d'en pleurer, lève sa main et bénit les cadavres. Après a dit: "Seigneurs, mal vous alla! toutes vos ames ait Dieu le glorieux! au paradis les mette en saintes fleurs! ma propre mort me rend trop angoisseux: plus jamais ne verrai le puissant empereur!" Roland s'en retourne fouiller le camp; ayant trouvé le corps de son camarade Olivier, il le serre estroitement contre son coeur, et comme il peut revient à l'archevesque, et couche Olivier sur un escu, auprès des autres, et l'archevesque les absout et bénit. Alors se rengrége le deuil et la pitié: "Olivier, dit Roland, Olivier, mon cher compaignon, vous fustes fils au bon comte Régnier, qui tenoit la marche jusqu'au val Runers. Pour rompre une lance, pour mettre en pièces un escu, pour l'insolence effroyer et mater, et desfrayer d'un bon conseil les braves, en nul pays du monde ne fut onc meilleur chevalier!" Le preux Roland voyant morts ses pairs et Olivier qu'il aimoit d'amour si forte, la tendresse l'accueille et se prit à pleurer. Son visage perd toute sa couleur, tel deuil l'espoinçonne qu'il ne peut tenir debout; mais bon gré, mal gré, lui faut choir par terre évanoui. "Eh, souspire l'archevesque, mon brave, quel malheur!" L'archevesque quand il vit pasmer Roland, il en conçut un chagrin le plus grand qu'il eut oncques! estend la main et saisit l'olifant. En Roncevaux il est une eau courante, Turpin y veut aller pour en donner à Roland; il s'en retourne chancelant, son petit pas; il est si foible qu'il ne peut avancer; la puissance lui manque, a perdu trop de sang! Avant d'avoir cheminé la longueur d'un arpent, le coeur lui faut, il tombe face contre terre dans l'angoisse et les affres de la mort. Le preux Roland se resveille de pasmoison: se dresse en pieds, mais il sent moult grand'douleur! Regarde en aval et puis en amont, et voit gisant sur le pré par delà ses camarades, le très-noble baron, je veux dire l'archevesque, le substitut de Dieu en terre. Roland récite son confitéor à mains jointes et les yeux levés au ciel, et supplie Dieu d'octroyer à Turpin son paradis. Turpin, le bon soldat de Charlemagne, lequel en tout temps, par ses exploits et par moult beaux sermons, guerroya les payens, Turpin est expiré! Pour ce, Dieu le veuille avoir en sa sainte grace!... Le preux Roland voit l'archevesque à terre, les entrailles hors de son corps pendantes, et la cervelle sur son front escarbouillée. Sur la poitrine, entre les deux fourchelles, Roland lui a croisé ses belles mains blanches, puis commença à le regretter selon la mode de leur pays: "Las! gentilhomme, chevalier de bonne aire, je te recommande aujourd'hui au glorieux père céleste; jamais homme ne sera pour le servir d'un meilleur courage; oncques puis le temps des apostres tel prophète ne fut pour la loi maintenir et les ames attraire: pour ce la vostre soit exempte de gehenne! du paradis lui soit la porte ouverte!" Roland sent bien que la mort lui est proche; sa cervelle s'espand et coule des oreilles. Il prie pour ses pairs, que Dieu les appelle à soi, et puis se recommande lui-mesme à l'ange Gabriel. D'une main prist l'olifant (que reproche n'en ait), de l'autre Durandal son espée; il n'eust pu traire un carreau d'arbaleste! Tournant devers l'Espagne, gravit une éminence, entre en un bled verd; sous un bel arbre, on y voit quatre perrons de marbre: illec tombe à l'envers Roland sur l'herbe espaisse, et s'est pasmé, car la mort lui est proche. Hauts sont les puys et moult hauts sont les arbres! quatre perrons sont là de marbre reluisant. Le preux Roland pasmé sur l'herbe verte, un Sarrazin l'espioit et guettoit, contrefaisant le mort, comme tel gisant parmi les autres, le corps et le visage pollués de sang. Cestui soudain se dresse en pied, et de courir! (Bel homme au demeurant, et fort et de grande bravoure.) Cest insolent, plein de rage mortelle, saisit Roland, corps et armes, et se met à crier: "Vaincu, le neveu de Charles! En Arabie j'en porterai l'espée!" Il la tiroit; Roland ressentit quelque chose. Il s'aperçoit qu'on lui oste son espée, ouvre les yeux, et ne dit qu'un mot: "Tu n'es mie des nostres, je m'asseure?" Ce disant, il tenoit l'olifant que pour rien au monde il n'eust voulu lascher. Du coup qu'il en asseoit sur le casque ciselé d'or, il enfondre l'acier dans la teste, fait jaillir les deux yeux loin du chef, et abat à ses pieds le payen mort. "Vilain glouton, dit-il ensuite, qui t'avoit rendu si hardi que de mettre la main sur moi, à droit ou à tort? Or bien nul ne l'apprendra qui ne t'en estime fou!... J'en ai fendu le pavillon de mon olifant, et tout l'or et les pierreries en sont tombés!" Roland s'aperçoit qu'il n'y voit plus; se lève sur ses pieds, tant qu'il peut s'esvertue, mais son visage est blesme et sans couleur. Devant lui se dressoit une roche brune; de grand despit et fascherie il y destache dix coups; l'acier grince, mais sans rompre ni s'esbrescher. "Ah! dit le preux, sainte Vierge, aidez-moi! Ah! ma Durandal, vostre heur est inégal à vostre bonté! vous m'estes inutile à ceste heure; indifférente, jamais! J'ai par vous gagné tant de batailles, tant de pays, tant de terres conquises, qu'aujourd'hui possède Charles à la barbe chenue! Jamais homme ne soit vostre maistre à qui un autre homme fera peur! longtemps vous feustes aux mains d'un vaillant capitaine, dont jamais le pareil ne sera vu en France, la terre de la liberté!" Après, Roland férit au perron de sardoine; l'acier grince, mais sans la moindre bresche. Voyant alors impossible d'en rompre miette, il la commence à plaindre à par soi: "Hélas! ma Durandal, que tu es claire et blanche! comme au soleil tu luis et reflamboies! Charles estoit aux vallons de Maurienne, quand du haut du ciel Dieu, par son ange, lui commanda de te donner à un franc capitaine: doncques me la ceignit le noble Charlemagne. Je lui conquis avec Normandie et Bretagne, je lui conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis la Bourgogne et la Lorraine, je lui conquis Provence et Aquitaine, et Lombardie, et toute la Romagne; je lui conquis la Bavière et toute la Flandre, et l'Allemagne et la Pologne entière; Constantinople, dont il reçut la foi; le pays des Saxons, soumis à son plaisir; je lui conquis avec Escosse, Galle, Islande et Angleterre, qu'il estimoit sa chambre. En ai-je assez conquis des pays et des terres, où règne Charlemagne à la barbe fleurie! Aussi pour cette espée ai-je deuil et grevance; plutost mourir qu'aux payens la laisser! Dieu veuille espargner ceste honte à la France!" Roland férit en une pierre bise; plus en abat que je ne vous sais dire. Grince l'acier, ne se tord ni ne brise; contre le ciel l'espée est ressortie. Quand voit le preux qu'il n'en peut rompre miette, moult doucement la plaignit en soi-mesme: "Hé, Durandal, si belle et sanctissime! dans ta garde dorée assez y a reliques: une dent de saint Pierre et du sang de saint Basle, et des cheveux à monsieur saint Denis; du vestement de la vierge Marie. Ce n'est le droit que payens te possèdent: des seuls Chrestiens devez estre servie. Ne vous ait homme à faire couardise! Combien de terres j'aurai par vous conquises, que Charles tient à la barbe fleurie, et dont l'empereur est brave et riche!" Roland s'aperçoit que la mort l'entreprend, et du haut du front lui descend sur le coeur. Dessous un pin s'en est allé courant: sur l'herbe verte il se couche, la face en terre, sous lui son espée et son cher olifant, le visage tourné vers la gent Sarrazine. Pour ce le fait, qu'il veut absolument, le noble comte, faire dire à Charles et à tout son monde avec lui qu'il est mort en conquérant! Puis bat sa coulpe, à Dieu recommandant son ame; pour ses péchés au ciel tendit son gant. Roland sent bien que son temps est fini! Estendu sur un pic qui regarde l'Espagne, de la main droite il frappe sa poitrine: "Meâ culpâ! Seigneur, à tes vertus, pour mes péchés, les gros et les menus, que j'ai commis dès l'heure de ma naissance jusqu'à ce jour où je suis parvenu!" Son dextre gant en a vers Dieu tendu; anges du ciel descendent près de lui. Le preux Roland gisoit sous un grand pin, le visage tourné vers l'Espagne. Alors de mainte chose à remembrer lui prit: de tant de terres conquises par sa valeur, de douce France, des gens de son lignage, de Charlemagne, son seigneur qui le nourrit. Il ne se peut tenir d'en pleurer et soupirer! Mais ne se veut pas mettre en oubli soi-mesme: clame sa coulpe et prie à Dieu merci: "Nostre vrai père, qui ne mentis oncques, qui retiras d'entre les morts Lazare, et Daniel des lions défendis, sauve mon ame et l'arrache au péril de ces péchés que j'ai faits en ma vie!" Son dextre gant au bon Dieu en offrit, saint Gabriel de sa propre main le prit. Roland, le chef incliné sur son bras, s'en est allé mains jointes à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint Michel, surnommé du Péril; saint Gabriel avec eux se joignit: l'ame du comte emportent en paradis! Entrée du Site / Haut de la page |