![]() ![]() |
![]() La Chanson de Roland |
Entrée du site |
Catalalogue de la bibliothèque |
Page de téléchargement |
Chaine de sites |
Contacter le WebMaistre |
Chant Ier.Argument Marsille, roi de Saragosse, consulte ses douze pairs sur la politique à suivre envers Charlemagne; il se résout d'envoyer à l'empereur des ambassadeurs de paix. Réception de cette ambassade et discours de Blancandrin. Charlemagne à son tour tient un conseil, dont le résultat est d'envoyer Ganelon en ambassade chez Marsille, pour accepter les offres du Sarrasin. Chemin faisant, Blancandrin essaye de séduire Ganelon. Réception de Ganelon à la cour de Marsille, lequel achève ce qu'avait ébauché Blancandrin. Le pacte de trahison est conclu. Ganelon se voit comblé de caresses et de présents par tous les seigneurs de la cour de Marsille et par la reine elle-même. Chant Ier. Le roi Charles nostre grand empereur sept ans tous pleins en Espagne est resté; conquit ce noble pays jusqu'en la mer. N'y a chasteau qui devant lui tienne debout; ville ni mur à briser n'y demeure, hormis Sarragosse assise au coupeau d'une montagne. Le roi Marsille la possède, qui n'adore pas Dieu, mais sert Mahomet et réclame Apollon; aussi ne se peut-il garder que malheur ne l'atteigne. Le roi Marsille estoit à Sarragosse. En son verger s'est rendu sous l'ombrage, sur un perron de marbre bleu s'y couche, plus de vingt mille hommes autour de lui. Parlant alors à ses ducs et ses comtes: "Seigneurs, entendez l'encombre dont nous sommes empesché: l'empereur Charles, du doux pays de France, nous est venu confondre en celui-ci. Je n'ai armée suffisante de lui livrer bataille, ni telle gent qui puisse la sienne surmonter. Conseillez-moi donc, comme habiles que vous estes, me préservant et de mort et d'affront." Il n'est payen qui lui responde un mot, hors Blancandrin du castel de Val-Fonde. Blancandrin estoit des plus sages payens, chevalier rempli de bravoure et conseiller subtil pour bien aider à son maistre. Et dit au roi: "Ne vous effroyez onques. Envoyez à Charles, à ce fier orgueilleux; assurez-le de vos services, comme il se doit, et de vos grandes amitiés: que vous lui donnerez ours et lions et chiens; sept cents chameaux et mille autours mués; plus, quatre cents mulets chargés d'or et d'argent; aussi cinquante charriots comblés de mesme, dont il pourra soudoyer sa troupe; qu'en ce pays c'est assez guerroyé; qu'il est bien temps qu'il s'en retourne en France, à Aix, où vous le rejoindrez devers la saint Michel, pour recevoir sa loi chrestienne et devenir son homme lige et de biens et d'honneurs. Veut-il ostages? or bien, vous lui en enverrez dix ou vingt; pour le mieux endormir, envoyons-lui les enfans de nos femmes? Au péril de sa vie j'y enverrai le mien. Il vaut certes bien mieux qu'ils y perdent leurs testes, que perdre, nous, nos biens et nostre honneur, et estre réduits à l'aumosne!" Il continue: "Par ceste mienne dextre et ceste barbe que le vent fait trembler sur ma poitrine, vous allez incontinent voir se desfaire l'ost des François: ils s'en iront en leur terre de France. Chacun rentré dans son meilleur domaine, Charles sera dans son Aix-la-Chapelle, où se tiendra la saint Michel, feste solemnelle. Le jour arrivera, le terme passera; il n'entendra de nous paroles ni nouvelles. Le prince est fier et de cruel courage: si fera-t-il trancher la teste à nos ostages; mais il vaut mieux qu'ils y perdent la teste que nous perdions claire Espagne la belle, et supportions tant de maux et souffrances." Et les payens: "Il peut bien avoir raison!" Le roi Marsille ayant son conseil fini, mande à soi Claron de Balaguer, Estamarin et Eudropin son compagnon, et Priamus et Garlan le barbu, et Machiner et son oncle Mahieu, et Joymer et Maubien d'outre-mer, et Blancandrin, pour leur conter ses raisons; des plus félons il en fait avancer dix: "Seigneurs barons, vous irez trouver Charlemagne au siége devant la cité de Cordoue. En vos mains porterez des branches d'olive, signifiance de paix et soumission. Si vostre savoir-faire ensemble nous rajuste, je vous donnerai beaucoup d'or, beaucoup d'or et d'argent, et terres et fiefs autant comme vous en voudrez." Et les payens: "Sire, nous n'en manquons desjà point." Le roi Marsille ayant son conseil fini, dit à ses gens: "Seigneurs, vous partirez en vos mains portant des branches d'olive, et direz au roi Charles de ma part, pour l'amour de son Dieu qu'il ait de moi merci. Il ne verra tantost s'escouler un mois que je le rejoindrai avec mille de mes fidèles; je recevrai sa loi chrestienne et serai son homme lige par amour et par foi. Veut-il ostages? il en aura de vrai." - "Je, dit Blancandrin, vous en rendrai bon compte." Marsille fit amener dix blanches mules, présent du roi de Suatille; leurs freins sont d'or et leurs selles d'argent. Les messagers y sont montés, en leurs mains des branches d'olive; vinrent à Charles qui tient France en gouverne. Il ne se pourra garder qu'un petit ne l'engignent. Nostre empereur se fait gorgias et bien joyeux, ayant pris Cordoue et mis ses murs à bas et renversé ses tours à grand renfort de pierriers: dont les chevaliers françois ont tiré moult grand butin d'or et d'argent et de riches vestures. En la cité n'est demeuré payen qui ne soit occis ou baptisé. Voici l'empereur en un grand verger; avec lui Roland et Olivier, le duc Sanche et le fier Anséis; Geoffroy d'Anjou, gonfalonier du roi; et Gerin et Gerer, et tant d'autres! Des fils de douce France, ils sont bien là quinze milliers. Ces chevaliers assis sur poëles de satin blanc se divertissent au jeu de dames, et les plus vieux et sages aux eschecs, cependant que les bacheliers légers s'exercent à l'escrime. Dessous un pin, à l'ombre d'un églantier, se voit un fauteuil tout d'or pur: là sied le roi Charlemagne, le maistre de douce France. Il a barbe de neige et le chef tout fleuri, le corps noble et bien taillé, la contenance pleine de majesté. A qui le cherche, il n'est besoin de l'enseigner. Les messagers payens descendus de leurs montures, ayant salué l'empereur avec politesse et de bonne affection, Blancandrin parla le premier, et dit au roi: "Béni soyez-vous de Dieu le glorieux, que nous devons tous adorer! Voici ce que vous mande le brave roi Marsille: qu'ayant avisé longuement à quelque moyen de salut, il veut de ses trésors vous faire bonne part: ours et lions et lévriers en laisse; sept cents chameaux et mille autours mués; quatre cents mulets chargés d'or et d'argent; cinquante charriots que vous ferez combler de besans de fin or, dont vous pourrez vos troupes soudoyer. Qu'en ce pays vous avez assez demeuré: qu'il est temps de vous en retourner en France, à Aix-la-Chapelle, où le roi mon seigneur promet de vous suivre." L'empereur lève ses mains vers le ciel, puis le chef incliné commence à réfléchir. L'empereur demeuroit teste baissée; de sa parole onques ne fut hastif, mais sa coustume est qu'il parle à loisir. Il se redresse enfin, et d'un ton de majesté dit aux ambassadeurs du payen: "Voilà moult bien parlé; mais le roi Marsille est fort mon ennemi, et de ces discours qu'ici vous venez de me tenir, par quel moyen l'effet me sera-t-il assuré?" - "Par des ostages, ce dit le Sarrazin, dont vous aurez ou dix, ou quinze, ou vingt. Au péril de sa vie j'y veux mettre un mien fils, et n'en aurez, je crois, de plus noble. Quand vous serez en vostre palais impérial, à la feste solemnelle de saint Michel-du-Péril, là mon maistre promet de vous rejoindre à vos bains d'Aix que Dieu y fit pour vous exprès; c'est là qu'il se veut faire baptiser." - "Il pourra donc, dit Charlemagne, encore se sauver." Le soir fut beau, le soleil luisoit clair. Charles fait establer les dix mulets, et tendre dans le grand verger un pavillon pour les dix ambassadeurs: douze varlets ne les laissent manquer de rien; ils y passent la nuit jusqu'à l'endemain au point du jour. De bon matin se lève l'empereur; ayant ouï messe et matines, se va rendre sous un grand pin, et fait appeler ses barons pour deslibérer d'un parti, car il veut du tout se conduire par le sentiment des François. L'empereur se rend donc sous le pin; a mandé ses barons pour arrester un parti. Là se trouvèrent le duc Oger, l'archevesque Turpin, Richard le vieux et son neveu Henri; le vaillant comte Acelin de Gascogne; Thibault de Reims et Milon son cousin, et Gerer et Gerin. Aussi y vint le comte Roland en compagnie du noble et preux Olivier. Des François de l'isle de France on y en voit plus de mille, sans oublier Ganelon qui depuis les trahit tous. Alors s'ouvre le conseil, duquel, ainsi que vous le pourrez entendre, l'issue et fin ne fut point advantageuse. "Seigneurs barons, dit Charlemagne, le roi Marsille m'a envoyé une ambassade. De ses trésors il me veut faire part: ours et lions et lévriers en laisse; sept cents chameaux et mille autours mués; des mulets plus de quatre cents, et cinquante chars par-dessus, tous chargés de l'or d'Arabie; mais par tel accord et condition que je retourne en France. Là me suivra-t-il dans ma résidence d'Aix, et y prendra nostre loi meilleure que la sienne; et puis, rendu Chrestien, tiendra de moi ses marches. Mais je ne sais au vrai quel en est son courage." Alors les François: "Il s'y faut donner de garde!" L'empereur ayant sa raison déduite, le preux Roland, qui point ne s'y accorde, se dresse en pieds et le vient contredire. Et dit au roi: "Ne croyez à Marsille! Voilà sept ans que nous sommes entrés en Espagne; je vous conquis et Constantinople et Commible; j'ai pris Vauterne et la terre de Pine, et Balaguer et Tudèle et Sicile. Le roi Marsille, il s'est conduit en traistre: de ses payens envoya quinze mille, chacun portant une branche d'olive; leur discours fut le mesme d'aujourd'hui; de vos François aussi vous pristes le conseil, qui vous persuadèrent d'accorder quelque tresve. Deux de vos comtes au payen envoyés, assavoir Basan et Basille, Marsille les fit descapiter sur la montagne de Hautille! Poursuivez donc la guerre encommencée; menez vostre grande ost aux murs L'empereur à ce discours rembrunit son visage, se caresse la barbe, rajuste sa moustache, et ne respond à son neveu ni peu ni prou. Chacun se tait, hormis Ganelon, lequel à son tour se lève, s'avance au pied du throne, et d'un visage arrogant commence ses raisons: "Jamais, dit-il au roi, n'escoutez nul vaurien, à peine qu'il vous en repente! n'escoutez ni moi ni personne, hormis que pour vostre advantage. Quand le roi Marsille vous mande qu'il se veut rendre à mains jointes vostre homme lige et vous devoir son royaume d'Espagne, et puis se soumettre à nostre sainte loi, qui vous induit à rejeter ces offres, il ne lui chaut, sire, de quelle mort nous mourrions. Mais l'avis de l'orgueil ne doit pas prévaloir: laissons les fous, et nous tenons aux sages." Après Ganelon s'avance le duc Nayme, le meilleur guerrier de la cour de Charlemagne, lequel dit au roi: "Sire, vous l'avez entendu l'avis du comte Ganelon? Il est plein de sagesse, à bien l'examiner. Le roi Marsille est battu par vos armes: tous ses chasteaux vous les avez rasés; vos pierriers ont brisé ses remparts; ses villes sont en cendre et ses troupes desfaites. Quand il vous implore à merci et vous offre des ostages pour garantie, l'accabler seroit un péché. Ceste terrible guerre est assez prolongée!" Tous les François disent: "Le duc a bien parlé." - "Seigneurs barons, qui donc enverrons-nous au roi Marsille à Sarragosse?" Naymes respond: "J'irai, par vostre grace; donnez-m'en tost le gant et le baston." Le roi reprend: "Vous estes homme sage; non, par ma barbe et ma moustache, vous n'irez pas cest an si loin de moi! Allez vous seoir quand nul ne vous semond! "Seigneurs barons, qui pourrons-nous bien envoyer à ce payen qui destient Sarragosse?" Roland respond: "J'y puis aller moult bien." - "Non ferez, certes! dit le comte Olivier. Vostre courage est trop fier et farouche: vous vous feriez, j'en ai peur, quelque affaire. Si le roi veut, j'y puis très-bien aller." Le roi respond: "Taisez-vous-en tous deux! ni vous ni lui n'y porterez les pieds. Par cette barbe que vous voyez blanchoier, les douze pairs y seront mal venus!" A ces mots de l'empereur, tout le monde se tient coi et silencieux. L'archevesque de Reims, Turpin, s'est levé de son rang et dit au roi: "Laissez en repos vos François; depuis sept ans qu'en ce pays vous estes, ils ont assez porté de peines et d'ahan! Donnez à moi le gant et le baston: j'irai trouver ce Sarrazin espagnol, et voir un peu comment sa mine est faite." Charlemagne respond d'un air fasché: "Allez vous asseoir sur ce satin blanc, sans plus parler, sauf que je vous l'ordonne!" "Francs chevaliers, dit l'empereur Charles, connoissez-vous un baron de ma terre bon pour porter mon message à Marsille?" - "C'est, dit Roland, Ganelon mon beau-père." Et les François: "Oui bien; c'est l'homme qu'il y faut. Lui restant ici, vous n'y pourrez envoyer un plus habile." Ce propos jeta le comte Ganelon en terrible angoisse. Il laisse couler bas son grand manteau de martre, et se fait voir en sa blaude de soie. Gane avoit les yeux vairs, les traits pleins de fierté, le corps moulé, les flancs puissans et larges. Tous ses pairs admirent sa beauté parfaite. "Fou, dit-il à Roland, d'où te vient ceste rage? On le sait bien que je suis ton beau-père! Tu m'as jugé pour aller chez Marsille? la merci Dieu! s'il faut que j'en revienne, je t'en conserve une reconnoissance qui durera le reste de ta vie!" Roland respond: "Fol orgueil et démence! on le sait bien si j'arreste aux menaces! L'affaire exige un messager prudent: si le roi le veut, je pars à vostre place." Gane respond: "Pour moi n'iras-tu mie: tu n'es pas mon vassal, ni je ne suis ton maistre! Charles me commande pour son service? j'irai trouver Marsille en Sarragosse; mais je veux au départ mettre quelque délai, seulement le loisir de reposer mon ressentiment." Roland, à ce mot, se met à rire! Quand Gane voit que Roland se rit de lui, il sent au coeur tel courroux, qu'il s'esclate, peu s'en faut. Il est au point d'en perdre le sens, et dit au comte: "Je ne vous aime pas, vous qui sur moi fistes tourner la chance de ce choix! Droit empereur, me voici devant vous prest à remplir vostre commandement! "Je sais bien qu'il me faut aller à Sarragosse, et que qui va là n'en revient point. Après tout suis-je le mari de vostre soeur; j'ai d'elle un fils, le plus beau qu'on puisse voir: c'est Baudouin, qui promet de faire un brave homme. Je laisse à lui mes fiefs et mes domaines; veillez sur lui, je ne le verrai plus!" Charles respond: "Vous avez le coeur trop tendre; quand je l'ordonne, il faut vous en aller!" "Ganelon, dit le roi, approchez: recevez le baston et le gant. Vous l'avez ouï: ce sont les François qui vous désignent." - "Sire, tout cela est l'oeuvre de Roland, pour quoi le reste de mes jours je le haïrai, lui et son compagnon Olivier, aussi les douze pairs pour ce qu'ils l'aiment tant. Je les mets à desfi tous, sire, sous vos yeux!" - "Ah! dit le roi, c'est par trop de rancune; or irez-vous, certes, quand je l'ordonne!" - "J'irai, mais sans protection, non plus qu'autrefois en trouvèrent Basin et son frère Basille!" Charlemagne lui tend le gant de sa main droite; le comte Ganelon voudroit estre bien loin! Le gant qu'il cuidoit prendre eschappe et tombe à terre: "Dieu! disent les François, que présage cela? De ce message nous adviendra grand dommage." - "Seigneurs, dit Ganelon, vous en saurez des nouvelles. Sire, dit-il, donnez-moi le congé; devant partir, je n'ai plus à remettre." - "Pour la gloire de Dieu, dit Charles, et pour la mienne!..." Parlant ainsi, de sa main droite il l'absout et lui donne sa bénédiction, puis lui livra le baston et la lettre. Le comte Ganelon rentré dans son hostel va disposer toutes ses hardes et son meilleur esquipement: s'attache aux pieds ses beaux esperons d'or, ceint à son flanc Murgleis sa bonne espée, puis est monté sur son destrier Tachebrun, son oncle Guinemer lui tenant l'estrier. Là vissiez-vous cent chevaliers pleurer, lui disant tous: "A vostre dam si brave! La cour du roi vous l'avez moult hantée, où vous aviez renom de grand guerrier. Qui mit sur vous ceste laide ambassade, l'empereur mesme le couvrant suffira mal à le défendre! Jamais Roland n'eust deu s'en aviser vers vous issu de si haut parentage. Hé bien, sire, ont-ils ajouté, emmenez-nous!" - "A Dieu ne plaise! respond Gane; je ferai mieux de mourir seul que d'entraisner tant de bons chevaliers. Allez-vous-en, seigneurs, en douce France; saluez de ma part ma femme et Pinabel mon pair et mon ami, et Baudouin mon fils, que bien vous connoissez. Aidez à lui, tenez-le pour seigneur!" A ces mots il se met en route. Gane chevauche, il rejoint l'ambassade des Sarrazins sous un haut olivier; c'est Blancandrins qui pour l'attendre a ralenti le pas. Alors commence entre eux un entretien plein de cautèle. Dit Blancandrins: "Merveilleux homme est Charles, qui conquit Pouille et toute la Calabre! Vers Angleterre passant la mer salée, il en conquit le tribut à saint Pierre. Mais que vient-il chercher ici chez nous?" Gane respond: "C'est son courage ainsi, et jamais homme ne sera qui puisse durer à l'encontre." L'autre reprent: "Les François sont moult gentils hommes; mais ils font grand tort à leur seigneur, ces ducs et ces comtes qui tel conseil lui donnent, par où ils vont travaillant, désolant les autres et lui!" - "En vérité, lui respond Gane, je n'en sache nul en ce cas, sinon Roland, qui tantost s'en repentira! Hier matin l'empereur estoit assis à l'ombre en un pré devant Carcassonne; arrive son neveu, vestu de sa cuirasse et tenant à la main une pomme vermeille: Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, je vous offre ici les couronnes de tous les rois de l'univers! Mais son orgueil finira par le perdre, car chaque jour il l'expose à la mort! Vienne qui nous en débarrasse, nous serions après bien tranquilles!" Blancandrin reprit: "Roland est moult cruel, qui veut mettre à merci toutes les nations et leur disputer leurs contrées! Avec quelle aide espère-t-il mener à fin ces hauts exploits?" - "Avecque l'aide des François, respond Ganes; ils l'aiment tant qu'ils ne lui feront jamais faute! Aussi ont-ils par lui tant d'or et tant d'argent! mulets, destriers, tant d'estoffes de soie, et cent sortes d'esquipements! tous, jusqu'à l'empereur, marchent à son caprice! Il lui conquestera le monde d'ici jusques en Orient!" Tant chevauchèrent Gane et Blancandrin ensemble, qu'ils s'entre-donnèrent leur foi de poursuivre la mort de Roland. Tant chevauchèrent par voie et par chemin, qu'enfin à Sarragosse, sous un if, ils mirent pied à terre. A l'ombre d'un pin se voyoit un fauteuil habillé d'un satin d'Alexandrie; là siégeoit le roi de toute l'Espagne, autour de lui vingt mille Sarrazins. N'y a celui qui sonne ou tinte un mot, tant sont en mal d'apprendre les nouvelles! Alors paroist Blancandrin; s'avance aux pieds de l'empereur tenant par le poing le comte Ganelon, lequel dit au roi Marsille: "Mahom vous sauve et Apollon, dont nous tenons les saintes lois! Nous avons fait vostre message à Charles; il en leva ses deux mains contremont, louant son Dieu, sans faire autre response. Mais vous envoie ici un sien noble baron, l'un des plus suffisans de France, dont vous saurez ou la paix ou la guerre." - "Qu'il parle, dit Marsille, et nous l'escouterons." Le comte Gane ayant son propos bien réfléchi, commence de parler subtilement, comme celui qui bien le sait faire. Et dit au roi: "Dieu vous protége, le glorieux que nous devons tous adorer! Voici ce que vous mande le puissant Charlemagne: d'abord vous recevrez la sainte loi chretienne, puis il vous donne en fief la moitié de l'Espagne. Si vous refusez cest accord, vous serez pris de force et garrotté; ainsi vous serez conduit au siége de l'empire, c'est Aix-la-Chapelle, où un jugement finira vostre sort, et vous mourrez de mort honteuse et vile!" Le roi Marsille à ce discours fut troublé de fascherie; il tenoit à la main un dard empenné d'or, et, sans qu'il en fut retenu, vouloit transpercer Ganelon! Le roi Marsille a changé de couleur; la tige de son javelot lui tremble dans la main; ce que voyant, Ganelon porte la main à son espée, en tire deux doigts du fourreau: "Espée, lui dit-il, vous estes moult belle et claire! à la cour de ce roi tant que vous serez à mon flanc, nostre empereur françois jamais ne pourra dire qu'en estrange contrée j'aie péri tout seul, car auparavant le sang des meilleurs vous aura payée!" Les Sarrazins s'escrient: "Empeschons leur rencontre." Tant le prièrent les princes des Sarrazins, qu'en son fauteuil Marsille s'est rassis. Alors son oncle le calife: "Vous avez gasté nos affaires en voulant frapper le François; vous le deviez escouter et ouïr!" - "Sire, dit Ganelon, je veux souffrir cela; mais pour tout l'or que Dieu créa, ni pour tous les thrésors de ceste contrée, je ne veux point laisser, si tant ai de loisir, que je ne die à vostre majesté ce que par moi lui mande le puissant roi Charlemagne, son mortel ennemi." Le comte estoit enveloppé d'un beau mantel de soie Alexandrine, fourré de martre; il rejette son manteau que reçoit Blancandrin, mais de sa bonne espée il ne s'en voulut séparer: sa main droite la tient par la poignée dorée; les payens disent: "Voici un noble baron!" Gane devers le roi s'est approché et lui dit: "Vous vous faschez à tort quand Charles, le maistre de France, vous mande de recevoir la loi des Chrestiens. Il vous accorde en fief une moitié de l'Espagne; l'autre moitié sera pour son neveu Roland, (un fier insolent d'associé que vous aurez là!) A cest arrangement ne voulez-vous entendre? Dans Sarragosse on vous assiégera; vous serez pris de force, garrotté et conduit en France, à la résidence d'Aix-la-Chapelle. On ne vous laissera palefroi ni destrier, ni mule ni mulet que puissiez chevaucher honnestement; mais on vous jettera sur un meschant sommier; au terme, vostre jugement et puis la décollation. Au demeurant, voilà l'épistre que nostre empereur vous envoie." Parlant ainsi il la mettoit dans la main droite du payen. Marsille, blesme de courroux, brise le sceau dont il fait choir à terre la cire, et ayant regardé les raisons contenues au dedans: "Charles me mande, qui tient France en gouverne, de me remémorer son ire et sa douleur. Il parle de Basin et son frère Basille, dont je fis voler les testes au mont de Hautouïe. Que si je veux sauver mon corps avec ma vie, je lui dois envoyer mon oncle le calife; sinon, son amitié me sera retirée." Le fils du roi Marsille alors dit à son père: "Ganes a parlé comme un fou! livrez-le-moi, j'en ferai la justice." Ganelon, à ce mot, fait luire son espée; va s'adosser à la tige du pin. Dans le jardin le roi Marsille est descendu suivi de tous ses grands vassaux; là se rend aussi Blancandrin à la teste chenue, et Jurfalet le fils et l'héritier de Marsille, et le calife son oncle et son fidèle. "Appelez le François, dit Blancandrin; il m'a donné sa foi de travailler pour nous." - "Amenez-le vous-mesme," dit Marsille. Blancandrin prend Ganelon par un doigt de la main droite, le mène au roi dans le jardin, où fut le pourparler de la trahison noire. "Beau sire Ganes, ce lui a dit Marsille, je vous ai fait un accueil un peu leste quand j'ai paru vouloir vous frapper en courroux: pour amende, acceptez ces fourrures de martre; c'est la valeur en or de plus de cinq cents livres; et devant qu'il soit demain soir, j'aurai fini de racheter ma faute." Ganes respond: "Ce n'est pas de refus; Dieu, s'il lui plaist, vous en doint récompense!" Marsille reprit: "Ganelon, sachez une chose très-vraie: j'ai grand désir que nous soyons bons amis; je vous veux ouïr parler de Charlemagne; il est moult vieux! il a son temps usé. Je m'assure qu'il passe deux cents ans? A démené son corps par tant et tant de pays! a tant paré de coups sur son escu! tant de grande rois qu'il a mis à l'aumosne! De guerroyer quand donc sera-t-il las?" Ganes respond: "Il n'est pas ce que vous pensez! on ne le peut voir ni connoistre sans déclarer que l'empereur est brave! Je ne vous le saurois tant priser ni louer, qu'il n'y ait en lui encore plus d'honneur et de vertu. Sa grand'valeur qui la pourroit conter? Dieu de telle noblesse illumina sa cour, qu'il vaudroit mieux mourir que de l'abandonner!" - "Je, dit le payen, suis moult esmerveillé de l'empereur si très-vieux et chenu! Je m'assure qu'il a deux cents ans, et mieux? Par tant de lieux a son corps travaillé! tant pris de coups et de lance et d'espieux! tant de grands rois réduits à mendier! Ne sera-t-il jamais lassé de guerres?" - "Jamais dit Ganelon, tant comme il aura son neveu vivant! n'est tel vaillant sous la cape du ciel! Moult preux aussi est le compagnon de Roland, Olivier; et les douze pairs, si chers à Charlemagne, font l'avant-garde à vingt mille chevaliers! Telle est la seureté de Charles, qu'il ne craint nul homme ici-bas!" Le Sarrazin continue: "J'ai grand'merveille de Charlemagne au chef blanc et chenu! j'en suis certain, qu'il passe deux cents ans? Par tant de terres est allé conquérant! tant a reçu de coups de bons espieux tranchans! tant et si puissans rois fait venir à merci ou mis à mort sur les champs de bataille! De guerroyer quand donc sera-t-il las?." - "Ce ne sera, dit Ganelon, pas du vivant de son neveu! Roland n'a son pareil d'ici jusqu'en Orient, et son camarade Olivier est moult chevalereux aussi! les douze pairs, si chers à Charlemagne, font l'avant-garde à vingt mille François! L'empereur est bien asseuré: Charles ne craint homme qui vive!" - "Beau sire Ganes, reprend le roi Marsille, j'ai telle gent, plus belle n'en verrez! je puis avoir quatre cent mille chevaliers pour combattre Charles et les François." - "Ne vous y fiez mie! réplique Ganelon: de vos payens vous y feriez grand'perte! Laissez la témérité folle, tenez-vous-en à l'industrie: à l'empereur donnez tant de richesses, que tout François en soit esmerveillé. Envoyez là-bas vingt ostages; le roi s'en retournant en France, lairra après soi l'arrière-garde; son neveu le comte Roland, s'y trouvera, j'espère; Olivier avec lui, le preux et le courtois. Si l'on veut m'escouter, je les garantis morts! Charles verra soudain tout son orgueil à terre, et de vous guerroyer onques n'aura l'envie." - "Beau sire Ganes, ainsi Dieu vous bénisse! par quel moyen puis-je occire Roland?" Ganes respond: "Je m'en vais vous le dire: le roi sera dans les grands desfilés de Sizaire; aura derrière soi laissé l'arrière-garde, où sera son neveu le fier Roland, avec son Olivier en qui tant il se fie; ils guident vingt mille François. De vos payens envoyez-leur cent mille; une bataille est tout d'abord livrée, dont ceux de France en seront affligés. Je ne prétends pas pour cela qu'il n'y ait massacre des vostres! mais un second combat sera livré de mesme; n'importe dans lequel, Roland y restera! Vous aurez donc l'honneur d'un glorieux fait d'armes, et n'aurez plus de guerre du restant de vos jours; car qui procureroit que Roland y fust tué, Charles auroit perdu le bras droit de son corps. Adieu sa merveilleuse armée! il n'assembleroit plus jamais de telles forces: France le grand pays se tiendroit en repos!" Marsille, à ce discours, le baise sur le cou; en ce moment paroist son thrésorier. Marsille dit: (car à quoi bon tant de langage?) "Il n'est bon conseiller dont on n'est asseuré; jurez-moi, s'il y est, que vous le trahirez?" - "De tout mon coeur!" respond Ganes. Sur les reliques de son espée Murgleis il jure la trahison et consomme son forfait détestable! De fortune un throne d'ivoire se trouvoit là. Marsille y fait porter un livre, le livre de la loi Mahom et Tervagant, sur lequel jura le Sarrazin d'Espagne, s'il peut trouver Roland à l'arrière-garde, de le combattre avecque tout son monde, et, s'il le faut, jusqu'à la mort! Ganes respond: "Tout heur vous accompagne!" Après s'avance un payen, Valdabron, l'ancien gouverneur du roi Marsille: "Tenez, dit-il à Ganelon d'un visage clair et riant, tenez ce fer: personne au monde ne possède une arme meilleure! la garde en vaut plus de mille mangons. Par amitié, beau sire, je vous la donne pour nous aider au fait de Roland, que nous le puissions trouver parmi l'arrière-garde!" - "Et comptez-y!" lui respond Ganes; puis s'embrassèrent à la joue, au menton. Après s'avance un autre payen, Climboris, qui riant d'un visage ouvert, dit à Ganes: "Tenez mon heaume; je n'en vis oncques de meilleur! et nous aidez contre le marquis Roland, par quel moyen nous le puissions honnir." - "Et comptez-y!" lui respond Ganes; puis s'embrassèrent à la joue, au menton. Après s'avance la reine Bramimonde: "Sire, dit-elle au comte, je vous aime bien fort, car bien fort vous prisent mon Seigneur et tous ses sujets! Je veux à vostre femme envoyer ces deux bracelets; voyez combien il y a d'or, d'améthystes et d'hyacinthes! Ils passent de valeur tous les thrésors de Rome! vostre empereur jamais n'en eut de si précieux!" Ganelon a pris, les serre dans sa botte. Marsille s'adressant à son thrésorier Mauduit: "Et les présens pour Charles, sont-ils prests?" - "Oui bien, sire: tout prests: sept cents chameaux d'or et d'argent chargés, et vingt ostages les plus nobles qu'on puisse voir sous le ciel." Marsille tenant Ganelon par l'espaule: "Tu parles, lui dit-il, moult bien et beau; mais par ceste loi que vous tenez la bonne, gardez de changer de courage envers nous! De mon avoir je veux vous faire large part: dix mulets chargés du plus fin or d'Arabie, et chaque année ils vous seront de rente. Tenez les clefs de ceste riche cité: offrez-en tous les thrésors à vostre roi Charles, puis faites-moi bailler l'arrière-garde à Roland. Après, si je le puis surprendre, soit dans quelque passage ou quelque desfilé, je lui livre bataille à mort!" Ganes respond: "M'est avis que je tarde trop." Puis il s'ajuste en selle et se met en route. Entrée du Site / Haut de la page |