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La Chanson de Roland |
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Chant II.Argument. Ganelon, de retour au camp français, rend compte à Charlemagne de son voyage. L'empereur, trompé, prend la résolution de rentrer en France; il a deux songes allégoriques, mais dont il ne pénètre pas le sens. Roland, par le conseil de son perfide beau-père, est préposé à l'arrière-garde, et l'avant-garde se met en marche. Sinistres pressentiments de Charlemagne. Marsille, de son côté, assemble des troupes pour écraser l'arrière-garde où sont les douze pairs de France. Olivier grimpé sur un pin découvre au loin l'armée païenne; il avertit les Français, et par trois fois engage Roland à sonner de son cor. Roland refuse obstinément. A l'approche du danger l'archevêque Turpin bénit les Français, et leur donne l'absolution. La bataille s'engage, terrible! Présages de la mort de Roland: la nature prend le deuil sur la terre et dans le ciel. Chant II. Nostre empereur approche de ses quartiers; met pied à terre à la cité de Gaune, laquelle le preux Roland jadis a prise et rasée, dont elle fut depuis cent ans déserte. Charle y attend nouvelles de Ganelon et le tribut d'Espagne la grand'terre. Au petit point du jour, que l'aube esclaire à peine, Gane arrive aux quartiers du roi. L'empereur s'est de bon matin levé; ayant ouï messe et matines, devant son pavillon se tient sur l'herbe verte; là fut Roland et le brave Olivier, et le duc Naime et beaucoup d'autres. Aussi y vint Ganelon, le faux, le parjuré! il commence à parler par grande hypocrisie, et dit au roi: "Sire, Dieu vous bénisse! Je vous apporte ici les clefs de Sarragosse; moult grands thrésors vous en fais-je amener, et vingt ostages: faites-les bien garder! C'est ce que vous envoie le brave roi Marsille. Au regard du calife, il n'est point à blasmer, car de mes yeux j'ai vu trois cent mille hommes armés, hauberts vestus, aucuns le pot en teste, au flanc l'espée à la garde d'or niellé, qui se sont embarqués sur la mer avec ledit calife. Ne voulant plus rester sous la loi de l'infidèle Marsille, ils venoient vivre au milieu des Chrestiens. Ils n'avoient pas cinglé tout au plus quatre lieues, qu'une fière tempeste soudain les accueillit: tous, ils sont tous noyés! vous n'en verrez pas un! Si le calife en cust reschappé, je l'eusse à vos pieds amené. "Et quant au roi payen, sire, soyez-en seur, vous ne verrez sitost passer un mois qu'il ne vous suive au royaume de France, et recevra la loi que vous tenez. Hommage il vous rendra ses deux mains dans les vostres, et veut tenir de vous le royaume d'Espagne." - "Le ciel, ce dit le roi, en soit glorifié! Vous avez fait bonne ambassade, dont vous viendra moult grand profit." Mille clairons sonnent parmi l'armée. Le soldat desménage, on charge les sommiers, vers douce France on se met en chemin. Charles le grand l'Espagne a dévastée, les chasteaux pris et les villes forcées; il desclare la guerre finie, et tourne sa grande ost vers le doux pays de France. Le preux Roland au front d'une montagne plante son estendart, qui flotte sur le ciel. Les François respandus par toute la contrée se gistent au moins mal qu'ils peuvent. Cependant au profond de ces longues vallées les Sarrazins vont chevauchant, hauberts vestus, enseignes desployées, heaumes lacés, l'espée au flanc, l'escu au col et les lances adoubées; en un bois tout là-haut le soir ils s'embuschèrent. Quatre cent mille hommes attendent là le retour de l'aurore. Dieu! quel malheur que les François n'en savent rien! Le jour tombe, la nuit est noire. Charles s'endort, le puissant empereur. Se vit en songe aux desfilés de Cisaire, tenant entre ses mains sa lance de bois de fresne; le comte Ganelon la saisissant sur lui, l'a brandie et secouée d'une force que jusqu'au ciel en volent les esclats! Charles dort sans se resveiller. Ensuite il songe une autre vision: qu'il est en France, à son Aix-la-Chapelle; un fier verrat lui mordoit le bras droit; du costé des Ardennes accourt un léopard, qui l'assaille lui-mesme rudement. Alors de l'intérieur du palais s'eslance un lévrier, qui vient à l'empereur sautant et bondissant, et d'abord tranche audit verrat l'oreille droite, puis furieux se prend au léopard. Les François disent: Quelle horrible bataille! mais on ne sait lequel la gagnera. Charles dort sans se resveiller. L'ombre s'enfuit, apparoist la claire aube. Charlemagne chevauche moult fièrement, l'oeil attaché sur son armée: "Seigneurs barons, dit l'empereur, voici les ports, les estroits desfilés; or décidez qui mènera l'arrière-garde." Ganes respond: "Lui! mon beau-fils Roland. Vous n'avez nul baron de si rare vaillance." L'empereur, sur ce mot, de travers le regarde: "Vous estes bien le diable! lui dit-il; au corps vous est entrée une mortelle rage! Et qui fera devant moi l'avant-garde?" Ganes respond: "Ogier de Danemarck; vous n'avez chevalier pour y convenir mieux." Le comte Roland entendant qu'on le dévoue à l'arrière-garde, prend la parole en hardi chevalier: "Sire beau-père, certes je vous dois trop, qui m'avez fait donner l'arrière-garde! Or bien, Charles le roi de France n'y perdra rien, je m'asseure: ni palefroi ni destrier, ni mule ni mulet chevauchable; il n'y perdra ni bidet ni sommier, dont nos lames auparavant n'aient fait payer cher la valeur!" Ganes respond: "Il est vrai; je sais bien!" Quand Roland voit qu'on lui donne l'arrière-garde, plein de courroux s'en prend à son beau-père: "Ah! garnement! maudit de male race! tu cuidois que le gant m'eschapperoit des mains, comme à toi fit le baston devant Charles? "Droit empereur, dit Roland le baron, donnez-moi l'arc que vous tenez au poing. Je suis bien seur au moins d'eschapper à l'affront de le laisser tomber, comme fit Ganelon quand sa main a reçu le baston de la vostre!" L'empereur rembrunit son visage, manie sa barbe et détord sa moustache, et ne peut empescher ses yeux de jeter des larmes. Après cela le duc Naime est venu, homme d'autant de coeur qu'il en feust à la cour: "Vous avez, dit-il, entendu? Le preux Roland est moult irrité! L'arrière-garde est mise dessus lui; et vous n'avez baron pour la diriger mieux: donnez-lui donc l'arc que vous avez tendu, et lui trouvez qui très-bien le seconde." Le roi lui donne l'arc, et Roland le reçoit. L'empereur appela son beau neveu Roland: "Or escoutez, mon beau neveu: savez-vous quoi? je m'en vais vous laisser la moitié de mon ost; et la prenez, car c'est vostre salut!" - "Non, dit Roland, non, je n'en ferai rien. Dieu me confonde si je déments ma race! je retiens avec moi vingt mille vaillans François; et puis passez les ports en toute seureté, et, moi vivant, ne redoutez personne!" Le preux Roland à cheval est monté; à lui se joint son compagnon Olivier, avec Gerin et le comte Gerer, et Josse et Bérenger; avec Jastor et le vieil Anséis; aussi le fier Gérard de Roussillon; aussi le riche duc Gaifier. "Par mon chef, dit l'archevesque Turpin, j'irai aussi!" - "Et moi je vous suis, dit le comte Gautier: Roland est mon seigneur, je ne lui dois faillir!" Ils se sont entre eux eslu ainsi vingt mille chevaliers. Le preux Roland dit à Gautier de Luz: "Prenez mille François de France nostre terre; occupez-moi les monts avec les desfilés, si bien que l'empereur n'y perde pas un homme." Gautier respond: "Pour vous me faut bien faire!" Avec mille François de leur terre de France, Gautier parcourt à bride abattue les desfilés et les montagnes; pour mauvaises nouvelles qui viennent, il n'en descendra pas avant d'avoir tiré sept cents espées. Almaris, roi du pays de Belferne, leur livra ce jour mesme une affreuse bataille! Hauts sont les puys et ténébreuses les vallées; les rochers noirs; les desfilés sinistres! L'avant-garde passa ceste journée en grand'douleur; la rumeur de leur passage s'entendoit de quinze lieues! A l'approcher de la douce patrie, ils voient Gascogne la terre à leur seigneur; alors leur souvient de leurs fiefs, de leurs domaines, et de leurs tendres pucelles, et de leurs nobles espouses. Il n'est celui qui de pitié ne pleure; mais sur tous les autres est pressé d'angoisse le coeur de Charles, qui aux ports d'Espagne a laissé son neveu; pitié l'en prend, il ne peut qu'il n'en pleure! Les douze pairs sont restés en Espagne, ayant avecques eux vingt mille bons François qui n'ont pas peur, ni la mort ne redoutent. L'empereur s'achemine vers la France; sous son mantel desguise son maintien; le vieux duc Naimes chevauchant coste à coste de Charlemagne: "Qu'est-ce, dit-il, qui vous aggrave?" et Charlemagne lui respond: "Il me fait tort qui le demande! Navré de si grand deuil, comment n'en pas gémir? Par Ganelon sera France destruite! Un ange, ceste nuit, me l'a fait voir en songe qui me brisoit entre mes mains ma lance. Pour lui j'ai mis Roland parmi l'arrière-garde; j'ai laissé mon neveu dans un pays estrange. Mon Dieu, si je le perds, nul ne tiendra sa place!" Charlemagne ne peut s'empescher d'en pleurer. Ce que voyant, cent mille François s'attendrissent avec lui, ayant tous pour Roland merveilleuse frayeur! Ganes (félon!) au payen l'a vendu pour des présens considérables: or et argent, draps de soie et belles robes; mulets, chevaux, et chameaux et lions. Marsille mande tous les barons d'Espagne, comtes, vicomtes et ducs et aumacours, les émirs et les fils des sénateurs: en trois jours il en rassemble quatre cent mille! Le tambour bat dans Sarragosse; Marseille fait exposer sur la plus haute tour l'image de Mahomet que tout Sarrazin adore; puis il chevauche à grand efforcement, avec son ost, par la Cerdagne et les vaux et les monts, tant qu'ils ont vu les gonfanons de France, et l'arrière-garde où sont les douze pairs! Marsille est déterminé de leur livrer bataille. Le neveu de Marsille arrive sur un mulet qu'il touche d'un baston; lequel d'un visage joyeux dit à son oncle: "Beau sire roi, je vous ai tant servi! pour vous j'ai bien porté de labeur et d'ahan! rendu bien des combats et gagné des victoires! Or donnez-m'en la récompense: c'est l'honneur du coup de Roland; je l'occirai de mon tranchant espieu, si Mahomet me veut tant protéger, et délivrerai nos provinces depuis les ports d'Espagne jusques à Durestant. Charles se lassera, les François se rendront; du reste de vos jours jamais plus n'aurez guerre!" Le roi Marsille lui en accorde le gant. Le neveu de Marsille, la main revestue de ce gant, dit à son oncle d'un ton fier: "Beau sire roi, vous m'avez fait un grand don; à ceste heure choisissez-moi onze de vos barons: je combattrai les douze pairs de France!" Tout le premier lui respond Fauseron le frère au roi Marsille: "Mon beau neveu, vous et moi nous irons; ceste bataille nous la rendrons ensemble. L'arrière-garde de la grande ost de Charles, il est jugé que nous les occirons!" D'une autre part est le roi Corsalis, un estranger rempli d'astuce, lequel parla comme un brave soldat, car pour tout l'or du bon Dieu il ne feroit onc couardise. Voici, piquant des deux, Mauprimis de Brigaut, dont le pied devance un cheval à la course. Devant Marsille avec force s'escrie: "J'irai de ma personne à Roncevaux; si je trouve Roland, sans faute je le tue!" Y vient aussi l'émir de Balaguer, noble de corps, fier et beau de visage, se redressant à cheval sous ses armes. Il a bon renom de bravoure; qu'il fust Chrestien, il eust assez de race. Devant Marsille il s'escrie: "En Roncevaux j'irai jouer mon corps; si je trouve Roland, nous en ferons la fin, et d'Olivier, aussi des douze pairs! François périront tous à grand deuil et grand'honte! Charlemagne est vieux, il radote! il sera dégousté de guerre, et si nous laissera nostre Espagne en repos." Le roi Marsille l'en a très-fort remercié. Un aumacour de Maurienne, le plus félon de la terre espagnole, vient à son tour fanfaronner devant Marsille: "En Roncevaux je guiderai ma compagnie: quinze mille hommes armés d'escus et lances. Si je trouve Roland, je le garantis mort! Charlemagne ne passera plus un jour sans le pleurer!" D'autre part est Turgis, comte et seigneur de Tourtelouse, lequel prétend des Chrestiens faire un piteux carnage. Il vient devant Marsille aux autres s'ajouster, et dit au roi: "Ne vous alarmez point! Mahomet est plus fort que saint Pierre de Rome; si le servez, l'honneur du champ est nostre. En Roncevaux je vais joindre Roland; homme vivant ne peut le sauver de la mort! Voyez ma lame: elle est bonne et longue: avecques Durandal je la mesurerai, et vous entendrez assez dire quelle des deux ira dessus! Mort aux François s'ils s'exposent à nous! dont le vieux Charles en aura deuil et honte: plus ici-bas ne portera couronne!" D'autre part est Ecremis de Vauterne, un Sarrazin possesseur de sa terre. Devant Marsille il s'escrie en la presse: "En Roncevaux j'irai l'orgueil défaire! Si je puis rencontrer Roland, il n'emportera point sa teste! ni le preux Olivier qui les autres commande! les douze pairs sont tous jugés à mort! Mort aux François! France en sera déserte! De bons soldats aura Charles disette!" D'autre part est un payen, Esturganz; Estramariz le suit, son camarade; tous deux félons et traistres imposteurs: "Seigneurs, dit Marsille, approchez: vous en irez à Roncevaux, au passage des ports; si m'aiderez à conduire ma troupe." - "Sire, dirent-ils, ordonnez: nous irons assaillir Olivier et Roland; les douze pairs sont voués au trespas; nos lames sont moult bonnes et tranchantes: nous les ferons chaudes et vermeilles de leur sang! Mort aux François! dolent en sera Charles! de leur pays nous vous ferons présent. Venez-y, roi, vous en verrez l'affaire: nous prendrons Charle, et vous le donnerons!" Margariz de Sibille accourt, qui possède jusqu'à Scamarine. Pour sa beauté dames lui sont amies, et n'est celle à son aspect qui ne s'espanouisse; bon gré, mal gré, ne peut qu'elle ne sourie. Bref n'y a payen de telle vaillance. Il vint en la presse s'escriant au roi par-dessus tous les autres: "Sire, ne vous effroyez mie! En Roncevaux j'irai Roland occire; Olivier plus que lui ne sauvera sa vie; les douze pairs sont voués au martyre! Voyez ma lame: elle est d'or emmanchée; je la reçus de l'émir de Primes. Comptez qu'en sang vermeil elle se baignera! Mort aux François! France en sera honnie! Charles le vieux, à la barbe fleurie, ne verra jour qu'il n'en ait deuil et ire! Avant un an la France sera nostre, et coucherons au bourg de Saint-Denis!" Le roi payen lui fait un profond salut. D'autre part est Chernubles de Mont-Nigre, auquel vont ses cheveux balayant les talons; et porte-t-il un faix plus lourd quand il s'amuse, que ne font quatre mulets ensemble travaillant. En son pays on dit que le soleil ne luit jamais, ni le bled n'y peut croistre; jamais de pluie, jamais de rosée; pierre n'y a qui ne soit toute noire; aucuns disent que c'est l'habitacle des diables d'enfer. Chernuble dit: "J'ai ceint ma bonne espée; en Roncevaux je la teindrai vermeille! Si je trouve Roland le preux sur mon chemin, et si je manque à l'assaillir, que jamais plus on ne m'ajoute foi! Ma Durandal conquerra l'autre! Mort aux François! France en sera déserte!" Les douze pairs de Marsille se sont réunis; ils mènent avec eux cent mille Sarrazins, qui s'entr'excitent au combat, et se vont adouber dans une sapinière. Les payens s'adoubent de hauberts Sarrazinois, la pluspart à triple maille; lacent leurs bons heaumes de Sarragosse, ceignent espées de bon acier Viennois; ont bons escus, bons espieux de Valence, et gonfanons blancs et bleus et vermiels. Desdaignant palefrois et mules, ils montent sur leurs destriers, et chevauchent serrés. Clair est le jour, et brillant le soleil. Les payens n'ont vestement qui tout ne reflamboie! et pour le faire encore plus beau, font retentir mille clairons. Telle en est la noise que les François l'ouïrent, et dit Olivier: Monsieur mon compagnon, nous aurons, que je crois, des Sarrazins bataille!" - "Et Dieu le nous octroye! dit Roland. Il faut ici nous bien montrer pour nostre roi. Pour son seigneur doit-on souffir destresse, et endurer et grand chaud et grand froid; si doit-on perdre et du cuir et du poil. Or que chacun regarde à son devoir; male chanson de nous ne soit chantée! Le tort est aux payens, aux Chrestiens le bon droit. Jà ne viendra de moi mauvais exemple!" Olivier, monté sur un grand pin, regarde à droite parmi le val herbu, voit s'approcher la gent Sarrazine, si récria Roland: "Compagnon, du costé d'Espagne je vois se lever grand tumulte! Combien de blancs hauberts! combien de heaumes flamboyans!.... Pour nos François voici rude rencontre! Ganes le savoit bien, le traistre, le félon, qui devant l'empereur mit sur nous ceste chance!" - "Paix, Olivier! respond le preux Roland; c'est mon beau-père, ne sonne mot de lui." Olivier, toujours au coupeau de son arbre, découvre loin, bien loin le royaume d'Espagne, et l'innumérable troupe des Sarrazins, avec leurs casques reluisans d'or, et leurs escus, et leurs hauberts frangés, et ces espieux, ces gonfanons au vent! Seulement ne peut-il compter les bataillons; tant y en a qu'il n'en peut savoir la mesure, dont il demeure en soi-mesme esgaré. Il descend du pin comme il peut, vient aux François et leur rend compte. "Combien j'ai vu, dit-il, de Sarrazins! Jamais nul homme en terre n'en vit plus! Ceux de l'avant-garde sont bien cent mille, avecque des escus, heaumes lacés et blancs hauberts vestus, les lances droites, luisans les espieux bruns. Une bataille vient comme il n'en fut jamais! Seigneurs barons, ayez de Dieu vertu: tenez au champ, que ne soyons vaincus!" Et les François: "Malheur à qui s'enfuit! vienne la mort, pas un seul ne vous fera défaut!" Dit Olivier: "Payens ont le grand nombre, et de nos Francs me semble avoir moult peu? Camarade Roland, sonnez donc vostre cor; Charlemagne à l'ouïr retournera son ost." Roland respond: "Je ferois bien que fou! en douce France en perdrois-je mon los! Non, mais de Durandal je frapperai grands coups; l'acier sera sanglant jusqu'à l'or de la garde! Félons payens sont mal venus aux ports: tous, je vous garantis, tous sont jugés à mort!" - "Roland, mon camarade, sonnez vostre olifant! Charles qui l'entendra fera l'ost retourner; viendra nous secourir avecques sa noblesse." Roland respond:" Ne plaise au seigneur Dieu voir mes parens blasmés pour moi, ni France douce abaissée à ce point! Avant, je frapperai de Durandal assez, ma bonne espée à mon flanc suspendue; vous en verrez l'acier ensanglanté! Félons payens y sont assemblés à leur dam; car, sur ma foi, tous sont à mort livrés!" - "Camarade Roland, sonnez votre olifant! Charles vous entendra, qui passe aux desfilés: ils reviendront, je vous en suis garant!" - "Ne plaise à Dieu, ce lui respond Roland, que nul ici-bas puisse dire que j'ai corné pour des payens! Certes pareil reproche ne sera fait à ma race! Mais quand je serai dans la chaude meslée, je frapperai mille coups et sept cents de Durandal; vous en verrez l'acier sanglant! Ils sont bons les François! si frapperont-ils vertueusement. Les Espagnols n'eschapperont de mort!" - "Quoi! quel reproche? dit Olivier. Je n'y en vois point! J'ai vu là-bas les Sarrazins d'Espagne, si drus que les vaux, les montagnes, aussi les landes et les plaines, en sont toutes revestues. Grande est l'armée de ceste gent estrange, et nous avons moult foible compagnie!" Roland respond: "Mon ardeur s'en accroist! Ne plaise à Dieu, n'à ses saints, n'à ses anges, que jà pour mi perde sa valeur France! Plustost mourir que de supporter honte! Pour bien férir l'empereur plus nous aime!" Roland est preux, mais Olivier est sage, et sont tous deux de merveilleux courage! Suffit qu'ils sont à cheval, sous les armes; jà pour mourir n'esquiveront bataille. Les deux comtes sont bons, et leurs paroles fières! Les félons payens chevauchent par grant despit. "Roland, dit Olivier, considérez un peu: ceux-là sont près, mais trop loin nous est Charles! Vostre olifant sonner vous ne daignastes. Que Charlemagne y fust, et nous n'eussions dommage! Voyez, voyez là-haut, devers les ports d'Espagne: vous y verrez dolente arrière-garde! tel qui la fait n'en fera jamais d'autre!" "Paix! respond Roland; c'est nous faire outrage. Maudit le coeur qui au sein s'acouarde! Nous tiendrons pied sur place inébranlables; par nous seront les coups et le combat!" Quand Roland voit l'attaque inévitable, se montre plus hardi que lion ni léopard: il récrie aux François, apostrophe Olivier: "Monsieur mon compagnon, mon ami, ne me parlez pas de la sorte! Nostre empereur qui ses troupes nous fie, mit à part vingt mille soldats; pas un couard à son advis! Pour son seigneur doit-on souffrir grands maux, porter les froids et les chaleurs extresmes, perdre du sang et de la chair. Frappe donc de ta lance, et moi de Durandal; et si je meurs, qui l'aura pourra dire: Ce fut l'arme d'un bon soldat!" D'autre part est l'archevesque Turpin. Il pique son cheval, gravit une éminence, et s'adressant aux François, leur tient ce discours: "Seigneurs barons, ici nous laissa nostre roi Charles, pour lequel nous devons bien mourir. Aidez à soutenir Chrestienté. Vous aurez bataille, vous en estes bien asseurés, car sous vos yeux voilà les Sarrazins. Or doncques battez vos coulpes, criez à Dieu merci, et je vous absoudrai pour vos ames guérir. Si vous mourez, serez tous saints martyrs, dont les siéges sont prests au plus haut paradis!" Les François descendus, agenouillés en terre, le bon prélat de par Dieu les bénit; pour pénitence enjoint de bien frapper. Après quoi les soldats se relèvent en pieds, bien allégés et quittes de leurs péchés. L'archevesque au nom de Dieu les a bénis, et sans perdre temps ils montent sur leurs destriers agiles, adoubés comme chevaliers, tous en appareil de bataille. Le preux Roland apostrophe Olivier: "Monsieur mon compagnon, vous le voyez de reste, comment Ganes nous a trahis, vendus à beaux deniers comptans! Nostre empereur nous devroit bien venger! Le roi Marsille a fait de nous marché, mais c'est le fer qui soldera le compte!" Voici Roland aux desfilés d'Espagne, sur Veillantif, son bon cheval, revestu de ses armes qui lui siéent à merveille. Il chevauche, le brave, paumoiant son espieu, dont le fer regarde le ciel; au sommet est lacé son gonfanon tout blanc; les resnes d'or lui battent jusqu'aux mains; il va majestueux, l'air calme et souriant. Son compagnon marche après lui, et à leur suite les soldats dont il est le rempart. Roland voit les payens d'un regard intrépide, et ramène sur les François un oeil doux et modeste: "Seigneurs, leur dit-il courtoisement, seigneurs barons, marchez au petit pas. Ces payens-ci vont quérant grand martyre: nous ferons aujourd'hui de bel et bon butin; onques roi de France n'en fit de meilleur!" Comme il disoit, les deux partis s'abordent: "Je, dit Olivier, n'ai cure de parler! Vostre olifant, vous ne daignastes le sonner; aussi, rien à espérer de Charlemagne: de nostre destresse il n'en sait mot! Ce n'est pas sa faute, le brave! ceux d'en avant ne sont pas à blasmer. Chevauchez donc à toute vigueur, seigneurs barons, et tenez pied au champ! Au nom de Dieu, formez un bon propos de bien férir, bien recevoir et rendre! N'oublions pas la devise de Charles!" Tous les François soudain jettent leur cri: Monjoie! Qui les eust alors entendus, jamais de telle ardeur il ne perdist mémoire. Puis ils chevauchent, Dieu! de si bonne fierté! piquent des deux pour couper au plus court; vont attaquer, car quoi de mieux à faire? Mais les payens n'en ont pas peur. François et Sarrazins les voilà face à face! Le neveu de Marsille, nommé Aelroth, chevauche en teste des troupes, tenant mauvais propos de nos François: "Félons François, vous jousterez aujourd'hui contre nous! Celui-là mesme vous a livrés qui vous devoit défendre. Charlemagne estoit fou de vous laisser aux ports! dont aujourd'hui perdra vostre douce France son los, et Charlemagne son bras droit!" Roland l'entend, avec quel ressentiment, mon Dieu! Il broche son cheval et le lance bride abattue. Le comte va férir le payen tant qu'il peut; l'escu lui rompt, fracasse le haubert, lui fend la poitrine et lui brise les os; lui partage l'eschine, et de son espieu lui arrache l'ame du corps, choquant si dur qu'il le fait chanceler sur son cheval et à pleine lance à terre l'abat mort, le col en deux moitiés rompu. Il ne laissera pour autant de lui parler: "Outré maraud, non, Charlemagne n'est point fou, ni jamais ne livra les siens! Il fit que brave en nous laissant ici. En ce jour ne perdra France douce son los! Frappez, François; c'est à nous l'avantage! A nous le droit, à ces gloutons le tort!" Un certain prince estoit là, appelé Fauseron, frère au roi Marsille, et seigneur du pays de Dathan et Abiron: plus odieux félon n'est sous le ciel: entre ses yeux l'espace estoit si large, qu'on eust pu y mesurer au moins un bon demi-pied! Ce Fauseron, enragé de la mort de son neveu, sort de la presse, s'expose devant les rangs, et poussant le cri des payens, commence à provoquer nos François: "Ce jour, dit-il, perdra l'honneur de vostre France! "Olivier, qui l'entend, espris de fascherie, broche des esperons dorés, et atteint le payen d'un vrai coup de baron: l'escu lui fracasse, lui dérompt son haubert; lui plante au corps sa banderole flottante; à pleine lance l'abat mort des arçons. Puis, voyant le glouton gésir dans la poussière, lui dit d'un langage moult fier: "De vos menaces, maraud, m'en voilà quitte! Frappez, François, car très-bien les vaincrons!" Et puis: Monjoie! c'est la devise à Charles. Un roi paroist, Corsablix appelé; un barbarin, d'un estrange pays; lequel s'adressant aux autres Sarrazins: "Nous pouvons bien, dit-il, ce combat soutenir, car des François le nombre est misérable! ceux que voilà sont dignes de mespris, et le nom de leur Charlemagne n'en protégera pas un seul: voici le jour qu'il leur convient mourir!" Bien l'entendit l'archevesque Turpin. Homme n'est sous le ciel pour lui plus haïssable que ce vilain payen; donc, il broche son cheval des esperons d'or, et lui va distribuer un horion de telle vertu que l'escu lui fracasse, lui desconfit son haubert; son grand espieu parmi le corps lui plante, choquant si dur qu'il le fait chanceler; à pleine lance l'abat mort au chemin. Puis, voyant le glouton gisant dans la poussière, ne laissera pour autant de lui dire un mot: "Vilain payen, vous en avez menti! monseigneur Charles est toujours nostre rempart, et nos François ne songent point à fuir: c'est vos soldats que nous clouerons sur place! Sachez de moi que vostre heure est venue! Frappez, François; nul de vous ne s'oublie! Ce premier avantage est nostre, Dieu merci!" Et il crie Monjoie! pour retenir le champ. Angelier fiert Mauprimes de Brigaut, à qui son bon escu ne valut un denier: Angelier lui fend sa boucle de pierreries, dont une moitié tombe à terre; rompt le haubert jusqu'à la peau, et lui plante au corps son bon espieu. Le Sarrazin roule à bas tout d'une pièce: Sathanas emporte son ame. Et le camarade d'Angelier, Gerer atteint l'émir de Balaguer: l'escu lui rompt, le haubert lui desmaille; son bon espieu lui chasse dans le ventre, l'ajustant si droit et si dur qu'il lui traverse le corps, et à pleine lance l'abat mort sur le pré. "Ah! lui crie Olivier; ça va bien, la bataille!" Le duc Sanche assaillant l'aumacour, lui fracasse son escu ciselé de fleurs et d'or; le bon haubert ne lui est prou garant: Sanche lui transperçant le coeur, le foie et le poumon, l'abat mort qui qu'en pleure ou qu'en rie: "Ah! dit l'archevesque, un vrai coup de baron!" Anséis rend la main à son cheval et va férir Turgis de Tourtelouse, l'escu lui rompt au-dessus de la boucle dorée, lui traverse les doubles du haubert, et de son bon espieu lui met la pointe dans le corps, l'ajustant si droit et si dur que le fer ressort par le dos, et qu'il vous le renverse, à pleine lance, mort. "Voilà, dit Roland, le coup d'un brave homme!" Angelier, le gascon de Bordeaux, pique son cheval et lui lasche la resne; si va férir Escremiz de Vauterne, lui froisse et laidement escorne l'escu qu'il portoit en son cou; lui fausse le haubert par-dessus la gonelle; l'atteint à la poitrine, entre les deux fourchelles; à pleine lance le renverse mort, et lui dit après: "Vous n'avez pas la chance!" Gautier de Luz atteint le payen Estorgan, dans le premier cuir de l'escu, dont il supprime les couleurs, blanc et vermeil; de son haubert lui sépare les pans et lui plante au corps son bon espieu pointu, si bien que mort l'abat de son cheval rapide; après lui dit: "Le mal est sans remède!" Et Bérenger! il blesse Astramariz; l'escu lui rompt, le haubert lui desconfit, son fort espieu lui plante dans le ventre, si bien que mort l'abat entre mille payens! Des douze pairs du roi Marsille, en voilà desjà dix de moins; il n'en reste que deux vivants, savoir: Chernuble et le preux Margariz. Margariz, moultvaillant chevalier, beau, robuste, alerte et léger, pique des deux, va férir Olivier, l'escu lui rompt sur sa boucle d'or pur, et lui dirige son espieu le long du flanc; Dieu le garda d'estre touché: la lance le froissa sans en abattre miette, et Margariz ne trouvant point d'arrest, passe en sonnant du cor pour ses gens rallier. Dans la meslée confuse et merveilleuse, le preux Roland ne s'espouvante mie; fiert de l'espieu tant que le bois lui dure; au quinzième coup tout fut dit! Sa bonne espée alors Durandal il dégaine, son cheval broche, et va férir Chernuble: lui rompt le heaume où luit maint escarboucle, lui découpe le cuir avec la chevelure, et les yeux avecque les joues, et son haubert à fines mailles, le pourfend jusqu'à l'enfourchure sur la selle incrustée en or: l'acier descend jusque sur le dos du cheval dont il partage l'eschine sans y chercher le joint; monture et cavalier roulent sur l'herbe drue. Après lui dit Roland: "Coquin, à la male heure! de Mahomet jà n'aurez-vous secours: pareil glouton ne gagnera ceste bataille!" Le preux Roland parmi le camp chevauche, Durandal à la main, qui si bien tranche et taille les Sarrazins: leur fait moult grand dommage! Vous l'eussiez vu jeter l'un mort sur l'autre, le sang tout clair espandu sur la place, dont son haubert, ses bras tout vermeils, et de son bon cheval le col et les espaules! Olivier aussi ne se met pas en retard de frapper; les douze pairs n'ont de reproche à craindre; les François frappant d'estoc et de taille, renversent les payens ici morts, là pasmés. Turpin alors: "Bon pour nostre noblesse!" et crie Monjoie! c'est la devise à Charles. Olivier chevauche parmi la meslée, tenant le tronçon de sa lance dont va férir le payen Fauseron: l'escu lui fracasse, ciselé de fleurs et d'or; lui fait jaillir les deux yeux de la teste, et fait couler à ses pieds la cervelle: mort le renverse avec sept cents des leurs! occit après Turgis et Estragus, et puis son fust se brise et s'esclate jusqu'à la poignée. "Compagnon, dit Roland, que faites-vous ainsi? En tel estrif de quoi sert un baston? L'acier, le fer, parlez-moi de ces armes!... Où est votre espée Hauteclaire, d'or emmanchée, à la poignée de diamant?" - "Je, respond Olivier, ne la saurois tirer, car de coigner j'ai trop affaire!" Il a tiré pourtant sa bonne espée tant réclamée de son compagnon Roland, et la lui montre en digne chevalier: c'est en frappant un payen, Justin de Val Ferrée, à qui la teste il partage, tranche le corps, avec la cuirasse à franges; la bonne selle aussi, d'or esmaillée, et du cheval a pourfendu l'eschine; tout abat mort devant soi sur le pré! "De ceste heure, lui dit Roland, je vous appelerai mon frère! Voilà les coups pour quoi Charles nous aime!" De toutes parts Monjoie est rescriée. Le preux Gérin sied sur son cheval Roux, et son ami Gerer sur Passe-Cerf; ils leur rendent la main, brochent tous deux à l'envi, et vont férir un payen, Timozel, celui-ci dans l'escu, l'autre sur son haubert; lui ont rompu leurs deux espieux au corps, et mort le renversent au beau milieu d'un bled! Je n'ouïs dire et je n'ai jamais sçu lequel des deux y fut le plus alerte. Esprevariz y fut, le fils d'Abel, que tua de sa main Angelier de Bordeaux. Et l'archevesque leur tua Siglorel l'enchanteur, qui l'enfer a desjà visité: par males arts l'y mena Jupiter. "Cettui, disoit Turpin, nous fera moult de maux!" - "Non, lui respond Roland; le glouton est vaincu! Frère Olivier, que j'aime de tels coups!" Cependant la bataille est devenue affreuse! François et et Sarrazins merveilleux coups y rendent; les uns frappent, les autres se défondent. Ah! combien de bonnes lances rompues et ensanglantées! Ah! combien de gonfanons, combien d'enseignes en lambeaux! Ah! que de bons François y laissent leur jeunesse! Ne reverront jamais leurs mères, ni leurs femmes, ni leurs amis qui sont aux ports à les attendre! L'empereur Charles en pleurant se désole. Las! à quoi bon? ce ne leur est secours! Ganelon lui rendit un bien meschant office, le jour qu'il partit pour Sarragosse où il vendit la royale maison! dont il perdit depuis et sa vie et ses membres, quand la sentence d'Aix l'envoya à la potence, avec quelque trente des siens qui ne s'attendoient à mourir. La bataille est merveilleuse et griève: moult bien y fiert Olivier et Roland! l'archevesque Turpin rend les coups par milliers! les douze pairs ne sont point en retard, et les François frappent d'un bel accord! Tombent les Sarrazins par cents et par milliers! qui ne s'enfuit, il n'eschappe au trespas: bon gré, mal gré, chacun y laisse ses années! Nos François y perdent tout leur meilleur butin; ne reverront ni pères, ni parens, ni Charlemagne qui les attend à l'issue des desfilés! En France en est moult merveilleux tourment: grands tourbillons de tonnerre et de vent: pluies et grésils à démesure; foudres qui tombent et souvent et menu; et la terre, en vérité, tremble de Saint-Michel de Paris jusqu'à Sens, de Besançon jusqu'au port de Wissant! Il n'est logis dont les murs ne se crèvent! vers le midi sont de grandes ténèbres, et n'y fait clair que quand le ciel se fend! Nul ne le voit qui moult s'espouvante; disent plusieurs: "C'est le définiment, c'est la fin du siècle présent!" Ils ne le savent et se trompent: c'est le grand deuil pour la mort de Roland!... Entrée du Site / Haut de la page |